Une rencontre « chaude » entre les pigeons et un J-15

Ce matin-là, le capitaine adjoint YUAN Wei (袁伟) pensait qu’il va être une journée de vol comme les autres. Après avoir enfilé sa combinaison et fait le check-up complet de son J-15, le jeune pilote de 32 ans salue les personnels au sol et se prépare à décoller ensemble avec son ailier.

Depuis mi-Juillet, une partie des appareils du régiment aéronaval de la marine chinoise a été rattachée à une base aérienne de l’armée de l’air dans le nord pour s’entraîner au défilé célébrant le 90ème anniversaire de la fondation de l’armée chinoise. YUAN et son J-15, immatriculé 104, en font partie.

08h58, YUAN qui vient de quitter le sol voit soudainement arriver une nuée noire devant sa verrière, la cellule se met alors à vibrer comme quand le canon à bord est en train de tirer.

Il entend ensuite un bang puis le voyant « Danger » commence à clignoter. La voix synthétique « Moteur gauche en feu » retentit à répétition dans le cockpit.

« J’ai percuté des oiseaux », annonce YUAN à la radio, il s’agit en fait d’un groupe de pigeons.

Son J-15 se trouve, à ce moment-là, à moins de 100 mètres du sol, les réservoirs plein de kérosène et armé de deux missiles anti-navires sous la voilure, le tout sous une vitesse qui n’a pas dépassé les 400 km/h.

« J’étais assis sur une énorme bombe », confesse le pilote aux journalistes, « Je me suis senti un peu impuissant à cet instant précis ».

08h59, YUAN éteint le moteur gauche et confirme la situation à la tour de contrôle. Selon le protocole, il aurait dû virer à gauche et tenter de se réaligner avec la piste, mais il y a une montagne de 200 mètres de haut à sa gauche. Il tourne donc la manche vers la droite et essaie de gagner en altitude.

09h00, son ailier qui a assisté à la scène de collision parvient à éviter le même groupe de pigeons, et se met à l’arrière pour observer et donner des éléments visuels.

« Ce que j’avais peur est de le voir disparaître sous mes yeux, car je pouvais clairement voir à quel point le feu était important », indique AI Qun (艾群), le pilote du J-15 ailier qui a déjà vu un autre de ses collègues péri dans un accident mortel en mois d’Avril cette année (voir notre dossier « Un pilote aéronaval de J-15 tué à l’entraînement »).

Le système embarqué, lui qui est dépourvu de tout sentiment, donne de nouvelles alertes sonores inquiétantes : « Limite d’angle d’attaque, limite de charge… ».

L’avion, trop lourd et sous-motorisé avec un seul moteur en fonctionnement, commence à perdre de l’altitude et aussi de la vitesse. Le risque de décrochage est grand.

« On sait qu’il faut mettre la post-combustion pour que l’avion regagne en altitude », indique LU Zhao Hui (卢朝辉), commandant de la tour de contrôle, « mais on ignorait l’état exact du moteur droite, sachant que celui de gauche était toujours en feu. »

Au sol, les contrôleurs aériens travaillent sur une solution qui permettrait de ramener le pilote et son avion au sol, mais envisagent déjà le pire, à savoir l’abandon de l’appareil qui coûte près de 400 millions de Yuan (~50M€) à la marine chinoise.

09h01, alors que tout le monde semble être hésitant, l’ailier AI Qun donne enfin une pseudo-bonne nouvelle : « Aucun dégât visible sur le moteur droite, pas de prise de feu ni de fumée apparente ».

YUAN et AI font parties de la même promotion au centre d’entraînement des pilotes aéronavals, et les deux hommes sont certifiés aptes à apponter sur le porte-avions Liaoning en 2016.

« Vérifier la température du moteur droite, et allumer la post-combustion », rassuré par l’état de l’avion, la tour de contrôle donne enfin son feu vert. Les contrôleurs aériens sortent aussi un nouveau plan de vol qui devrait permettre au J-15 moitié en feu de retourner le plus rapidement et le plus sûrement au sol.

Mais voyant la zone très peuplée à l’extension de cette nouvelle trajectoire proposée par la tour, YUAN demande de faire différemment.

09h04, l’alarme « Moteur gauche en feu » continue à résonner, au point d’énerver certains contrôleurs au sol qui entendent en temps réel ce qu’il se passe dans le cockpit. LU propose à Yuan de faire un grand tour et atterrir dans l’autre sens de la piste.

« Impossible de descendre le train d’atterrissage », le système hydraulique du côté gauche de J-15 a en effet été endommagé, et ce n’est pas le seul problème que YUAN doit faire face – son avion pèse maintenant cinq tonnes de plus que la masse d’atterrissage autorisée, et le fait que l’un des moteurs soit enflammé l’empêche aussi d’évacuer le surplus de carburant.

09h05, AI Qun donne la deuxième bonne nouvelle de la journée : « Fumée blanche à l’arrière gauche de l’appareil ». YUAN sait maintenant que le feu du moteur gauche est temporairement sous contrôle, car la fumée blanche correspond à la vaporisation du kérosène sous la grande vitesse. Il décide donc de procéder à l’atterrissage, et sort le train d’atterrissage en mode d’urgence.

09h08, le J-15 en surpoids se pose lourdement sur la piste. Pour peur que l’avion se renverse, YUAN a appuyé à fond sur la pétale droite. L’avion est finalement arrêté à une dizaine de mètres du bout de piste, où les camions pompiers et les ambulances sont déjà en attente.

09h09, alors que YUAN est toujours à l’intérieur du cockpit, AI Qun qui effectue des passes au dessus de la base indique que le feu du moteur gauche est en train de reprendre, et demande à YUAN de quitter l’appareil le plus rapidement possible.

Sans pouvoir attendre l’arrivée de l’échelle, YUAN a sauté du cockpit à près de trois mètres du sol et retombe sur ses arrières, avant d’être secouru par les pompiers venus en courant.

« Ça va tes fesses ? », l’homme a bien sûr eu droit à quelques vannes de ses collègues dans les jours à venir.

Mais ce que YUAN se rappelle le plus de cet incident, c’est quand les pompiers et les personnels au sol commencent à arroser le J-15 toujours en feu avec de l’eau d’un côté et de poudre de l’autre, le cri du chef mécanicien CHENG Gang (程刚) dans la corne : « Ne pas viser le moteur droite, n’abîmez pas mon avion… ».

09h11, alors qu’une dizaine de personnels au sol tente toujours de maîtriser le feu, le J-15, pourtant le frein bloqué, commence à glisser vers l’extérieur de la piste. Deux mécaniciens s’arrosent avec un canon à eau avant de monter dans le cockpit pour verrouiller de nouveau l’avion, tandis que d’autres ont ouvert les trappes sur le dos de l’appareil pour injecter directement de l’eau dans le moteur gauche.

Le feu a repris au moins deux fois mais a finalement été éteint vers 09h21. Plusieurs pompiers et mécaniciens ont dû être hospitalisés pour brûlure et inhalation de poudre sèche.

Le soir même, le jeune pilote de J-15 retourne aux quartiers du régiment et appelle sa femme, comme d’habitude, mais il a préféré de ne rien dire.

« Une journée normale, bonne nuit », dit-il au téléphone.

A l’extérieur, les bruits de moteur retentissent encore, les appareils en entraînement nocturne décollent les uns après les autres. L’incident matinal n’a quasiment pas eu d’impact sur le planning du jour.

Quelques jours après, YUAN a repris le vol, mais cette fois-ci avec une attention très particulière aux oiseaux…

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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