Un Sukhoï Su-35 peut en cacher un autre…

C’est en novembre 2015 que les négociations entre la Chine et la Russie sont arrivées à leur terme concernant la vente de 24 Su-35S.

Cette commande, d’une valeur estimée à 2 milliards de dollars, représente le premier succès à l’export pour le Su-35S et elle fait suite à de très longues négociations, les parties en présence n’arrivant pas à se mettre d’accord sur la question du nombre d’avions ainsi que sur les éventuels transferts de technologies.

Mais revenons un peu en arrière, parce qu’il y a Su-35 et Su-35…

L’histoire du Su-35S remonte au milieu des années 80, à l’époque où l’URSS existait encore. A l’époque, le Su-27 Flanker entrait en service au sein des unités de première ligne des VVS (Военно-воздушные силы – Forces Aériennes Militaires) et, comme de coutume en URSS, l’OKB Sukhoï travaillait déjà sur une version lourdement modernisée de l’appareil. Ce dernier, qui décolla pour la première fois le 28 juin 1988, portait le nom de Su-27M (M = модернизация = Modernisé).

Le Su-27M (ou T-10M dans la dénomination du constructeur) était un Su-27 disposant d’une avionique modernisée, d’une aérodynamique retravaillée avec l’adjonction de plans canards, de moteurs AL-31FM plus puissants, d’un nouveau système d’armes, d’un renforcement et d’un allègement de la cellule qui permirent d’augmenter la charge utile, le rayon d’action et les capacités de l’appareil. Cet appareil prometteur fut suivi par 11 prototypes, qui étaient soit des appareils neufs, soit des conversions de Su-27 existants. Mais la disparition quasi-soudaine de l’URSS signifia également la fin des budgets de développement pour le Su-27M. L’OKB Sukhoï se retrouva du jour au lendemain sans budget et sans clients lancé dans le grand bain de l’économie de marché…

Il ne faudra pas attendre longtemps pour voir le Su-27M réapparaître. En 1993, le 3ème prototype (T10M-3) sera présenté au salon aérien de Dubaï sous le nom de Su-35, ce changement de dénomination ne lui permit cependant pas de trouver acquéreur. Tout ne sera pas perdu pour autant, car une partie des technologies développées pour le Su-27M seront intégrées dans la famille des Su-30MK (et variantes).

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On voit ci-contre le B/n 710: prototype T10M-10 qui est toujours employé pour des tests de motorisation. L’appareil présente les caractéristiques les plus flagrantes du premier Su-35: l’aérofrein dorsal et les plans canards

Durant les années 90, Sukhoï continua à développer son T10M avec plusieurs modifications au niveau de l’équipement en vue de pouvoir exporter l’appareil. Ceci étant, avec des budgets restreints et une flotte de Su-27 vieillissantes : les VVS se retrouvaient toujours avec le besoin d’un appareil plus moderne à engager en première ligne. Sans rentrer dans les détails en ce qui concerne la Russie des années 90 et début 2000, signalons juste que la situation militaire russe était catastrophique et qu’une partie de la flotte était clouée au sol par manque de carburant, de personnel, de pièces de rechange et les avions prenaient un retard technologique flagrant suite à l’absence d’investissement dans le maintien de leurs capacités.

En 2003, Sukhoï lança une deuxième modernisation profonde du Su-27 qui reçut la dénomination « interne » de T10BM (BM = большая модернизация = Grande Modernisation) et fut présenté en tant que Su-35BM… avant de perdre le suffixe –BM et de devenir le Su-35. Ce dernier appareil, bien qu’étant une variante du Su-27 diffère lourdement : nouveau radar PESA N035 Irbis-E, suite électronique moderne, cockpit digital disposant de deux grands écrans LCD MFI-35, nouvelle motorisation AL-41F1S (connu sous le nom d’Izd.117S) disposant de poussée vectorielle, emploi de matériaux composites, structure renforcée pour monter à un potentiel de 6.000 heures de vol.

Contrairement au premier Su-35 : l’avion revenait à une configuration classique proche du Su-27 donc ne disposant pas de plans canards. Le projet des VVS était d’employer l’avion classé en génération 4++  pour remplacer les Su-27 toujours en service, tout en pouvant travailler de concert avec le futur PAK FA : les deux formant un duo censé assurer la « pointe de la flèche » de l’aviation d’interception Russe… et le Su-35S assurant l’intérim avant l’arrivée du T-50.

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Deuxième prototype du Su-35, codé B/n 902 vu ici lors d’un vol d’essai. On voit bien l’absence des plans canards caractéristique de la deuxième version de l’appareil.

C’est en 2007 que le prototype codé « 901 » fut présenté au salon MAKS en statique, son premier vol ayant lieu le 19 février 2008. Le « 901 » sera suivi par trois autres prototypes recevant les numéros 902 à 904 (ce dernier sera d’ailleurs détruit durant les premiers tests suite à un accident).

C’est au salon MAKS de 2009 (en date du 18/08/2009 pour être précis), que le Ministre de la Défense de Russie signa une première commande portant sur l’acquisition de 48 appareils à livrer entre 2011 et 2015. C’est l’usine KnAAPO de Komsomolsk-sur-l’Amour qui est en charge de la production et le premier vol du Su-35S a lieu le 3 mai 2011. Oui, vous avez bien lu : Su-35S, le –S indiquant que c’est un appareil de « Série ». Les VKS passeront commande d’une deuxième série portant sur 50 appareils en août 2015 pour livraison entre 2016 et 2020.

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Le Su-35S portant le numéro de Bort 03 Rouge arbore la livrée aubergine dite « Serdyukov ».

Et la Chine dans tout ça ?

Comme indiqué auparavant, le contrat avec la Chine porte sur l’acquisition de 24 Su-35S… qui deviendront plus que probablement des Su-35SK (le -K étant le suffixe Russe pour китайский = la Chine). Cependant, ce contrat dont les négociations furent longues et houleuses soulève plusieurs questions que nous allons aborder.

Pourquoi de si longues négociations ?

Les Chinois ont très tôt montré leur intérêt dans le Su-27M et Sukhoï tenta d’en assurer la coproduction avec la Chine dans le cadre d’un contrat plus large portant sur pas moins de 120 exemplaires en 1995. Ce contrat sera bloqué par le Ministère Russe des affaires étrangères sur base de craintes de copies illégales par la Chine.

En 2006, la Chine marqua de nouveau son intérêt pour le Su-35 « deuxième mouture », mais il semble que les Chinois n’envisageaient de commander que des petites quantités d’appareils pour mieux les évaluer.

Les Russes ayant encore le (mauvais ?) souvenir des J-11 et autres variantes sinisées de Flankers ; ils édictèrent comme condition de commander un lot de 48 appareils minimum. Les négociations reprirent entre 2010 et 2011 mais le nombre d’appareils constituait clairement une pierre d’achoppement entre les parties.

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Un J-11 Chinois portant le numéro 39303

En 2012, les négociations qui semblaient au point mort reprirent mais cette fois-ci concernant un lot de 24 appareils. Il faudra attendre encore 3 ans pour voir les Russes « céder » et enfin signer le contrat en novembre 2015.

Force est de constater que le contexte économique n’est certainement pas étranger à ce revirement d’avis de la part des Russes. En effet, si en 2010-2011 l’économie Russe se portait encore bien : la dégringolade des cours du pétrole (base du boom économique Russe du milieu des années 2000) couplée aux effets dévastateurs des sanctions économiques liée à la situation en Ukraine font que le pays et ses producteurs font beaucoup moins « la fine bouche » en matière de contrats d’exportations surtout quand ces derniers sont payés en devises « fortes ».

Bien que ce ne soit certainement pas la seule raison – il y a toujours une multitude de raisons derrière une décision –  l’absence complète de succès à l’export du Su-35S fait que les Russes ont décidés d’assouplir leurs exigences pour faciliter les ventes… l’actuelle négociation avec l’Indonésie portant sur l’acquisition de 8 à 12 Su-35S tend à soutenir cette idée.

Le Su-35SK en Chine… Oui, mais pour faire quoi?

Si on se penche sur la flotte actuelle Chinoise, cette commande de 24 Su-35SK soulève pas mal de questions.

En effet, sur ces 20 dernières années: la Chine a pu acquérir des Su-27SK/UBK et des Su-30MKK/MK2, a appris à les exploiter, à en tirer le meilleur, à les améliorer et surtout a réussi à les adapter finement aux besoins locaux. Sur base du Su-27SK ; les ingénieurs Chinois ont su développer toute la famille des J-11 en apportant à chaque fois des améliorations qui débouchèrent sur une variante locale lourdement modernisée : le J-11D.

En parallèle ; la marine Chinoise a mis au point le J-15 sur base du prototype du T-10K7 (Su-33) pour sa flotte de porte-avions en cours de constitution et le petit dernier est le J-16 qui est un chasseur-bombardier basé sur le J-11BS dont le profil est assez similaire au F-15E Strike Eagle.

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Le J-16 codé 1602 est vu ici lors d’un de ses premiers vols; l’appareil n’ayant pas encore reçu ses couleurs définitives. La ressemblance avec le Su-30MK est pour le moins flagrante.

En plus des cellules et de l’électronique, la Chine qui au départ passait par la Russie pour se fournir en moteurs développe aussi sa propre gamme de motorisation : le Shenyang WS-10A, la mission de ce dernier étant notamment de s’affranchir du Saturn AL-31 pour motoriser les variantes de « Flankers » et de permettre à la Chine de développer sa propre expertise/technologie en motorisations.

Donc que vient faire le Su-35SK dans cette triade de variantes locales de Flankers?

Plusieurs hypothèses sont envisageables ;

1. Les usines chinoises tournent déjà à plein régime et au lieu d’augmenter la capacité – à quel coût – les Chinois préfèrent acheter « sur étagère » un appareil en assurant un minimum de modifications dessus pour disposer rapidement de deux escadrilles de plus sous la main.

2. Les Chinois sont intéressés par le contenu du Su-35S : le radar Irbis-E, le moteur AL-41F1S (Izd.117S), la suite électronique et/ou toute autre innovation que les Russes ont inclus dans l’appareil sont des éléments qui peuvent être susceptibles d’intéresser partiellement ou complètement les ingénieurs Chinois. Les Russes exprimaient d’ailleurs cette crainte lors des négociations initiales pensant que c’est surtout et avant tout le moteur Izd.117S qui intéresse la Chine. Cette crainte serait cohérente (mais de moins en moins avec le temps) lorsqu’on voit les performances des moteurs WS-10A et variantes.

3. La Chine a décidé d’acquérir – à l’instar des Su-27SK à l’époque – le Su-35S pour former une nouvelle famille sur cet avion qui pourrait remplacer les Su-27SK vieillissants et les plates-formes plus ancienne toujours en service : le besoin en renouvellement de la PLAAF est encore important et les appareils de 4ème génération (J-20 notamment) ne vont pas rentrer en service en centaines d’exemplaires chaque année.

Même si il est encore difficile de répondre à cette question avec précision ; il semble quand même assez plausible que ce soit la motivation « d’aller voir à l’intérieur » qui motive l’achat par la Chine du Su-35SK. On pourrait aussi soulever le fait que le Su-35S soit conçu avec le PAK FA en tête (d’où une certaine similitude entre les appareils et certains de leurs systèmes) pour se demander si ce n’est pas un moyen de toucher du bout des doigts le PAK FA.

Au final on peut se dire que c’est un concours de dupes: d’un côté le vendeur a besoin de liquidités et semble avoir rabaissé ses critères d’exportation et de l’autre l’acheteur souhaite acquérir certaines technologies pour renforcer ses capacités. Tout le monde est gagnant même si personne ne gagne jamais. A voir comment les choses évolueront.

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Politologue spécialisé en relations internationales de formation et intéressé depuis de longues années par l'armée de l'air Russe et Soviétique. Toujours à la recherche d'objectivité; j'aime chercher les détails et les informations aux sources très loin des effets d'annonce et de la propagande. Par contre, j'ai une faiblesse - clairement assumée - pour la famille des Flankers et variantes.

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  • un point de détail, mais habituellement, le suffixe « K » sur les appareils russes désigne une variante destinée à l’export (коммерчески), Mais peut également désigner un appareil destiné à la Chine, comme le dit l’article. Et même aussi désigner un appareil embarqué (корабeлный), comme le Su-33 aussi désigné Su-27K.

    vu que les Su-30M destinés à la Chine sont désignés Su-30MKK, on peut aussi imaginer que les Su-35S destinés à la Chine seront désigné Su-35SKK, le Su-35SK désignant la variante générique export.

  • Bonjour,

    Pourquoi ne pas créer un forum?

    Sinon, c’est un peu étrange cet achat de la part des Chinois… Manquent-ils de confiance en leur propre technologie? Si c’est pour un éventuel transfert de technologie, les Russes ne seraient-ils pas tenter de leur vendre des modèles différents et moins sophistiqués comme ils l’ont déjà fait avant? Comment s’assurer que c’est bien les mêmes modèles que l’armée russe utilise? N’est-ce pas l’une des principales raisons pour laquelle les Chinois modifient l’avionique des variantes J-1x ?

    D’autres part, ne serait-il pas intéressant de faire un dossier sur les philosophiques qui ont guidés la conception des avions de la classe Su-35, PAK-FA et le J-20?

    Les Américains et les Russes ont basé leur concept sur la supériorité aérienne, la furtivité et surtout l’hyper-manoeuvrabilité alors que les Chinois et leur J-20 ont pris un tout autre chemin, un choix bien différent. Ne font-ils pas fausse route?

  • Hi, Henry; I partially agree with your opinion that the Chinese might be interested in the 117S engine. However, besides that, what capabilities do the Su-35SKs offer that the J-11D, J-15A, or J-16 do not? In terms of radar, the Chinese Flankers already have different AESA radars from two different institutes, which should offer far more capability than the Irbis-E. As you have also mentioned before, the Chinese are developing a 145 kN thrust-vectored variant of the WS-10.

    I also heard that the Chinese have requested to integrate their own avionics and weaponry onto the Su-35SK. Have you heard similarly?

    Thanks!

    • This post is written by Benjamin, which is also his very first post here, I will let him to answer to you as he is much more specialized in russian matters than me. 🙂

      Henri

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