Su-35 au Sud, J-20 à l’Est

Comme s’ils voulaient célébrer le Nouvel An avant l’heure et rajouter quelques éléments rassurants à cette fête très importante dans leur culture, qui aura lieu le 16 Février cette année, les forces aériennes de l’armée chinoise ont fait deux annonces de taille cette semaine, l’une sur le nouveau Su-35 acquis récemment de la Russie, et l’autre sur le chasseur furtif J-20.

La première nouvelle est tombée ce mercredi 7 Février lorsque les internautes ont été surpris par la publication de trois photos officielles sur le compte Weibo de l’armée de l’air chinoise, indiquant que les Su-35 ont participé récemment à une « patrouille de combat conjoint » en mer de Chine méridionale.

Le très court communiqué chinois n’a pas donné d’autres détails sur le déroulé de l’événement ni le parcours exact des chasseurs d’origine russe, sachant que la mer de Chine méridionale désigne tout de même une région d’une superficie équivalente à six fois la France métropolitaine.

Mais le texte institutionnel souligne que le Su-35 est un avion de chasse multi-rôles, capable de mener aussi bien les combats aériens que les frappes de précision Air-Surface, et que la dotation de cet appareil va « améliorer la capacité de combat en haute mer à longue portée de l’armée de l’air chinoise ».

Pour un montant estimé à 2 milliards de dollar US, la Chine a acheté un régiment soit 24 appareils de Su-35 auprès de la Russie, après un très long marathon de négociations qui a débuté d’une certaine manière en 2006. Les raisons exactes de cette acquisition, en nombre très limité, ont suscité beaucoup de débats mais il n’y a malheureusement pas de conclusions bien arrêtées et convaincantes pour tous.

Une chose est sûre, cependant, c’est qu’une fois la commande signé en 2015, la Chine en voulait ces Su-35 avec un timing serré. Il en résulte que les Su-35 chinois et les Su-35S de leurs homologues russes se diffèrent très marginalement, allant de l’avionique jusqu’à même la livrée extérieure, comme souligné par notre collègue Benjamin dans son excellent site Red Samovar autour des affaires russes, et que la livraison a démarré dès l’année suivante avec quatre premiers appareils, puis dix de plus en 2017 et les dix derniers en 2018.

Et dès leurs arrivées en Chine, les Su-35 ont immédiatement été déployés au sud de la Chine, au sein de la 6e brigade de l’armée de l’air chinoise, basés non loin du quartier général de la flotte du Sud qui se trouve à Zhanjiang (湛江).

J-20

Le rayon d’action de Su-35 basé à Suixi (Image : East Pendulum)

Avec un rayon d’action assez conséquent du Su-35, ces chasseurs lourds déployés à cette base permettent d’atteindre n’importe quel endroit en mer de Chine méridionale et de couvrir les bastions chinois installés sur plusieurs récifs dans les Paracels et les Spratleys. Ils peuvent également escorter les bombardiers régionaux H-6K ainsi que les avions de guerre électronique qui partent régulièrement en patrouille dans la région. Il n’est donc pas exclus que la « patrouille de combat conjoint » mentionné par le communiqué de l’armée de l’air chinoise soit de telle composition.

A noter que aucune commande supplémentaire n’est annoncée après ces 24 appareils, du moins pas pour le moment. Mais les forces armées chinoises peuvent toujours compter sur d’autres types d’avion de chasse comme les J-10, les JH-7A et les J-11, en service aussi bien dans l’armée de l’air que la marine chinoise, pour assurer une veille aérienne effective de la région.

Cette officialisation du déploiement des Su-35 au sud étant acquise vient ensuite le problématique de la sécurité aérienne à l’Est de la Chine, face notamment aux imposantes forces aériennes des Etats Unis et de ses alliés au Japon et en Corée du sud. Et c’est deux jours après avoir annoncé la patrouille de Su-35 en mer de Chine méridionale que l’armée de l’air chinoise a annoncé l’entrée en service de son nouveau chasseur furtif J-20.

Mais pour ceux qui suivent de loin ou de près les actualités de la Défense en Chine, ils se rappelleront certainement que ce n’est pas la première annonce officielle de ce genre.

En effet, on savait depuis il y a un an, en Mars 2017, que cet avion de 4e génération selon la classification chinoise (5e pour la classification russe et américaine) avait déjà rejoint les rangs de l’armée de l’air chinoise. Les photos et les vidéos publiées par les organes de presse institutionnels montrent aussi que les premiers J-20, au nombre de six au minimum, ont aussi participé à l’exercice aérien annuel « Red Sword 2017 », un équivalent de « Red Flag » des forces occidentales. Et c’est exactement ce point qui a été souligné par le communiqué officiel paru ce vendredi 9 Février.

Seulement si on reste attentif aux mots choisis dans les deux annonces, on remarque que celle publiée en Mars l’an dernier mentionne seulement l’entrée en service du J-20 au sein des forces aériennes chinoises, alors que le communiqué du 9 Février indique clairement qu’il s’agit d’une première dotation dans une unité de combat opérationnelle.

Et cette légère différence reste cohérente par rapport aux faits observés – les premiers J-20 en service qui portent l’immatriculation 78x7x sont en réalité affectés à la base d’entraînement et d’essais en vol de Dingxin, une unité certes de l’armée de l’air chinoise mais elle est surtout spécialisée dans l’analyse des tactiques de combat aérien et la transformation des pilotes.

L’annonce du 9 est donc la première qui confirme le déploiement en première ligne du chasseur furtif chinois, après un cycle de développement « nominal » ¹ qui a duré près de 11 ans depuis Octobre 2007.

Mais comme toujours, les Chinois font des annonces de manière retenue et on ne sait donc pas de quelle unité opérationnelle il s’agit. Plusieurs sources se convergent vers la 9e brigade basée à Wuhu, située à 290 km à l’Ouest de la ville de Shanghai, donc sur la côte Est de la Chine.

Si cette supposition reste à confirmer, elle demeure tout de même très plausible connaissant le rôle de « bélier aérien » de J-20, qui est conçu pour la supériorité aérienne à longue autonomie et supprimer toute menace venant du ciel pour les escadres chasseurs-bombardiers suivants (voir notre dossier « Pourquoi le J-20 vole avec quatre réservoirs externes ? »).

Etant donné la situation géographie du pays, dont l’accès à l’océan Pacifique pour atteindre les ressources naturelles en abondance est « bloqué » par la première et la deuxième chaîne d’îles, le déploiement d’un engin considéré comme le fer à la lance à cet endroit prend tout son sens. L’idée serait donc de repousser la pression militaire qui « stagne » depuis 70 ans devant la porte de la Chine et gagner un accès « normalisé », du moins « accepté de fait », dans une zone qui joue un rôle capital dans la stratégique militaire et la croissance économique du pays.

On ignore pour le moment la taille de la flotte de J-20 prévue ni les échéances du programme, mais on pense qu’un premier régiment peut être pleinement opérationnel d’ici 2019 à 2022, une fenêtre qui semble être jugée hautement sensible voir « dangereuse » par les décideurs chinois de haut rang.

A suivre.

Henri K.

 

Annexe :

¹ – L’Institut 611 Chengdu a remporté l’appel d’offre de l’armée de l’air chinoise en Octobre 2007, contre l’Institut 601 Shenyang, pour concevoir l’avion de chasse de prochaine génération qui est devenu le J-20 d’aujourd’hui, mais certaines pré-études remontent déjà aux années 90′ voir plus loin encore.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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