Six Y-20 à Wuhan : l’analyse des premiers chiffres

Pour les observateurs de la Chine en matière de sécurité et de défense, l’année 2020 était plutôt bien commencée avec une série d’admission au service actif de navires par la marine chinoise. Mais la propagation depuis mi-Janvier du coronavirus 2019-nCoV, rebaptisé désormais CODIV-19 par l’OMS, a littéralement saturé tous les médias du monde entier, y compris et surtout en Chine, alors que la maladie a frappé bien moins de personnes par rapport à la grippe – A titre d’exemple, il y aurait déjà au moins 26 millions de cas de grippe, 250 000 hospitalisations et 14 000 décès aux Etats Unis depuis Septembre dernier, selon les estimations des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies américains (CDC).

En ce temps « sombre » et étrange, si les actualités autour de l’armée chinoise ne manquent pas (On sait maintenant que l’armée chinoise est impliquée de manière quasi-omniprésent dans la recherche des solutions pour identifier et lutter contre la maladie, et surtout sur le terrain également pour renforcer les équipes médicales civiles sur place, très fragilisées vu l’ampleur de cette épidémie), elles sont surtout focalisées sur la « valeur de l’homme » et la mobilisation des forces médicales militaires dans cet événement, et très peu sur les moyens techniques déployés.

Mais cela change avec le déploiement de 11 avions de transport militaires, jeudi dernier, dans une opération d’envergure de transport à destination de Wuhan. Cet événement donne en fait une occasion inattendue pour étudier de près la capacité et la performance du Y-20, grâce aux nombreuses publications réalisées par les organes de presse institutionnels.

Depuis son introduction dans l’armée chinoise il y a un peu plus de 3 ans, en Juillet 2016, cet avion de transport lourd de conception locale s’est peu, ou pas suffisamment, montré au public, sans parler des données techniques qui sont rarement révélées.

Six Y-20 dans une même opération MOOTW

Pour ce que l’on en sait, cette opération aérienne en date du jeudi 13 Février 2020 fait partie d’une mesure supplémentaire décidée dernièrement par le gouvernement chinois et la Commission Militaire Centrale (CMC), pour venir en aide à la ville de Wuhan et la province de Hubei avec des renforts médicaux en hommes et matériels.

En somme, l’armée de l’air chinoise avait mobilisé 11 de ses avions de transport militaire dans l’opération, dont six Y-20, trois IL-76MD d’origine russe, et deux Y-9 de capacité moyenne.

Les appareils viennent de 2 divisions de transport distingues – la 4e division basée en province de Sichuan pour les deux Y-9 et quatre des six Y-20, et la 13e division basée au Hubei (trois IL-76MD) et au Henan (deux Y-20) – et ils sont d’abord été envoyés dans la nuit du 12 au 13 Février vers 7 différentes villes en Chine (Urumqi, Shenyang, Xining, Tianjin, Zhangjiakou, Chengdu et Chongqing) depuis leurs bases respectives, pour récupérer les équipes médicales et les cargaisons, avant de repartir vers Wuhan.

On apprend également que les 11 appareils sont tous arrivés à l’aéroport international de Tianhe à Wuhan dans une fenêtre fixe. D’après les sources institutionnelles, le premier Y-20 s’est posé à 08h58 heure locale et tous les autres atterrissages ont eu lieu avant 09h30. On ignore cependant si le Y-20 posé à 08h58 était également le tout premier de la flotte à avoir atterri.

Y-20
Les 11 avions de transport ont rejoint les 7 points d’escale avant de repartir vers Wuhan (Image : CCTV)

Dans la communication publique, l’opération est présentée comme « une première pour l’armée de l’air chinoise à envoyer ses avions de transport de façon systémique dans une opération d’envergure de transport d’urgence » (空军首次成体系大规模出动现役大中型运输机执行紧急大空运任务). Elle est aussi « une grande première pour les Y-20 à avoir été envoyé dans une opération militaire autre que la guerre » (首次参加非战争军事行动), autrement dit une MOOTW (Military Operations Other Than War).

Le reste des données est morcelé et elles sont éparpillées dans les différents textes et commentaires de reportage télévisé. A ce sujet Il y a eu une certaine confusion au départ sur le nombre de personnels médicaux envoyés par les 11 appareils, qui varie entre 1400, 2600 et 4000 hommes selon les sources consultées. Mais après avoir recoupé plusieurs dizaines d’article de presse et de reportages télévisés, le nombre exact s’établit en fait à 947 personnels médicaux et 74 tonnes de matériels qui se sont trouvés dans les 11 avions de transport militaires en question.

1400, c’est le nombre total de personnels médicaux envoyés le jour du 13 Février à Wuhan, sachant qu’une partie entre eux est arrivée dans la ville dans 12 rames de TGV différentes. 2600 est le nombre de renforts prévus dans la nouvelle mesure du gouvernement chinois

Le chiffre de 4000, quant à lui, s’agit en réalité du nombre total de personnels médicaux militaires déjà envoyés par l’armée chinoise à Wuhan, plus ceux qui vont y être prochainement.

Un déploiement « prudent » des Y-20 ?

Avec les publications officielles on est capable d’y extraire, exactement ou approximativement, plusieurs éléments intéressants en ce qui concerne les distances parcourues par chacun des 11 appareils, le nombre de personnels transportés, et la masse des matériels emportés.

Parmi les 947 militaires médicaux, 222 se trouvaient à bord de deux Y-20 immatriculés 11055 et 11059 qui ont fait le vol Qionglai-Chongqing-Wuhan, et « près de 200 » sur deux autres Y-20 immatriculés 20041 et 20042. Le nombre de passagers sur les deux derniers Y-20, 11058 et 11150, reste inconnu.

En basant sur les chiffres connus sur les autres appareils et certains en extrapolation, on constate que les six Y-20 pourraient avoir transporté 60% des passagers, soit environ 569 personnels militaires, 29% / 272 pour les trois IL-76MD, et 11% / 106 pour les deux Y-9 de calibre moindre.

On en déduit qu’en terme de capacité de transport en personnel, il n’y aurait pas une différence significative entre le Y-20 et l’IL-76MD, ce qui reste cohérent connaissant la capacité d’emport de ces deux avions de transport. La seule « différence » est que la Chine avait eu beaucoup de difficultés à se procurer des IL-76MD, même ceux à l’occasion, alors que le Y-20 est déjà entré en production de série. Sur ce dernier point, notre estimation réalisée en Octobre 2016 prévoit une quarantaine de Y-20 produits d’ici fin 2020, mais cela reste à confirmer.

Une autre donnée intéressante à analyser est la distance parcourue par chaque appareil dans cette opération. Connaissant les points de départ et les destinations intermédiaires, nous pouvons alors calculer le nombre de kilomètres, en vol d’oiseau, que les Y-9, Y-20 et IL-76 ont réalisé lors de la phase d’aller de l’opération.

Et le constate est étonnant – les trois IL-76MD ont fait environ 54% de la distance totale parcourue par tous les 11 appareils, ce qui est normal sachant que deux entres eux, immatriculés 21041 et 21047, ont volé chacun plus de 2500 km de leur base située à Dangyang vers Urumqi, en province du Xinjiang, avant de repartir vers Wuhan pour 2700 km supplémentaire.

Le troisième IL-76MD, qui a assuré la route Dangyang-Shenyang-Wuhan, a réalisé quant à lui d’un peu plus de 3000 km, toujours en distance à vol d’oiseau.

En moyenne, les trois IL-76MD ont parcouru chacun 4584 km dans la nuit du 12 au 13 Février. Ce chiffre est de 2312 km pour les Y-9, et seulement 1203 km pour les six Y-20.

Sachant que le Y-20 a une autonomie au moins équivalente à celle d’IL-76MD, l’explication de cet écart de distance et de ce choix de déploiement demeure un point intéressant à creuser.

Quoiqu’il en soit, il semblerait que les unités exploitant des Y-20 sont en bon état de préparation – Selon l’un des chefs d’escadre, les équipages ont été informés de la mission dans la soirée du 12 Février. Si cela est vrai, alors cela revient à dire qu’ils n’ont eu que quelques heures pour préparer leurs vols.

En ce qui concerne la masse des matériels transportés, qui représente un autre indicateur intéressant à étudier, les données rendues publiques sont malheureusement insuffisantes pour en tirer quelques choses d’utile.

Nous savons uniquement que 20 des 74 tonnes de matériels médicaux ont été transportés par deux des six Y-20, ceux immatriculés 11055 et 11059 faisant la route Qionglai-Chongqing-Wuhan. C’est également sur ces deux appareils où se trouvaient 222 des 947 personnels médicaux.

On notera que, avec le succès de ce premier déploiement des Y-20, l’armée de l’air chinoise a renouvelé l’expérience en envoyant quatre Y-20, trois Y-9 et un IL-76MD à Wuhan le 17 Février 2020 dans la matinée. Ces huit avions de transport ainsi que plusieurs TGV ont envoyé au total 1200 personnels médicaux en renfort.

Avec 1400 hommes arrivés le 13, puis 1200 le 17 Février, l’objectif du gouvernement chinois et de la CMC d’envoyer 2600 personnels en renfort est donc atteint.

Quelques détails supplémentaires sur le Y-20

Ce premier déploiement de Y-20 au 13 Février est aussi une occasion pour observer certains détails techniques de l’avion chinois.

Par exemple, le reportage en live de CCTV filmant un Y-20 en train de décoller de Wuhan permet de voir que l’appareil, probablement à vide dans la soute, a décollé de la piste 04 de l’aéroport Tianhe sur une distance autour de 860 mètres, une donnée qui restait jusqu’ici inconnue.

Quant à la distance de décollage en mode « chargé », le reportage live du décollage des deux appareils 20041 et 20042 de la piste 36, à l’aéroport Shanghai Hongqiao, permet de constater qu’avec 170 personnels et 8 tonnes de fret en soute, l’appareil 20041 a décollé après environ 1040 mètres, alors que 20042 a décollé après environ 1250 mètres.

On remarquera également que contrairement aux IL-76MD en service au sein de l’armée de l’air chinoise, le sol de la soute et la rampe du Y-20 sont dotés de rails et de points d’accrochage standardisés, pour faciliter la mise en condition de la soute, le chargement et le déchargement des cargaisons.

Y-20
La rampe sur IL-76MD, à gauche, et celle du Y-20 à droite

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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  • Bonjour. Un commentaire totalement hors sujet. Est-ce que le RSS du site est maintenu ? Sinon je ne peux que m’inscrire à la newsletter pour suivre.

  • Bon dimanche. Je pense qu’il à un lapsus dans la phrase suivante :

    la Chine avait eu beaucoup de difficultés à se procurer des IL-76MD, même ceux « à » l’occasion,

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