Queqiao : lancement réussi du satellite de relais lunaire chinois

Dans la mythologie chinoise, Queqiao (鹊桥) est un pont formé par des pies pour permettre à la Tisserande, une déesse protectrice des femmes et des enfants, de rejoindre une fois par an son amant un simple bouvier humain sur Terre. Mais dans la vraie vie, Queqiao est en fait l’une des briques indispensables pour le programme lunaire robotique chinois, car c’est ce satellite, une fois placé autour du point de Lagrange L2, qui va permettre aux futurs sondes chinoises posées sur la face cachée de la lune de se communiquer avec la Terre.

C’est donc dans la nuit du 20 au 21 Mai que le lanceur CZ-4C Y27 s’est décollé du centre spatial de Xichang (XSLC), pour le 15e lancement spatial chinois de l’année, avec à son bord trois satellites lunaires – le satellite relais de communication Queqiao et deux petits satellites jumeaux DSLWP-A1 et A2 conçus par une université chinoise.

Ces satellites devraient arriver en orbite lunaire au terme d’un voyage long de cinq jours, en attendant le lancement de la mission Chang’e-4 (CE-4) qui devrait faire poser un alunisseur et un rover au bassin Pôle Sud-Aitken d’ici fin 2018.

 

Le lancement

Spécialisée dans les lancements en orbite héliosynchrone (SSO) comme sa jumelle CZ-4B, la fusée CZ-4C est conçue et fabriquée à Shanghai par l’Institut SAST, une filiale du groupe d’aérospatiale chinois CASC. Mise en service depuis 2006, le CZ-4C a une capacité d’emport de 2 944kg au décollage pour une orbite à 700 km d’altitude, ou 2 791kg jusqu’à 800 km.

Le lanceur a connu jusqu’à présent un seul échec en 26 lancements lors de son 20e vol en Septembre 2016 pour mettre en orbite un satellite militaire chinois. Après une série d’investigations, SAST a décidé d’apporter plusieurs modifications à partir de la fusée portante le numéro de série Y21 et utilisée dans le lancement du satellite FY-3D en Novembre 2017. On peut citer par exemple un nouveau moteur YF-40C re-allumable deux fois pour le 3e étage, une plus grande bande passante du système de contrôle, l’ajout de deux caméras de surveillance embarquées ainsi qu’un nouveau système de contrôle pour pouvoir continuer à surveiller le 3e étage une fois les satellites se sont séparés.

Mais pour le tout premier lancement du CZ-4C au centre spatial de Xichang, dont le code de mission est 07-87, l’équipe de conception de la fusée a dû implémenter d’autres mesures supplémentaires pour palier au climat particulièrement pluvieux donc humide dans cette saison.

De même pour les équipes du centre qui accueillent pour la première fois le lanceur CZ-4C, une soixantaine d’équipements de soutien au sol a été ajoutée pour assurer l’interfaçage. Le cycle de préparation est ainsi rallongé pour atteindre 45 jours au total.

Le fait de devoir respecter les fenêtres de tir très étroites pour la mission de CE-4 en fin 2018, la date du lancement de Queqiao et les deux petits satellites lunaires est resté fixe depuis Janvier 2016 quand il a été validé par les autorités chinoises.

Le décollage a donc eu lieu le 21 Mai 2018 à 05h28 heure de Pékin, avec une fenêtre de tir s’étalant sur trois jours.

Un seul message aux navigants aériens (NOTAM) a été publié pour ce lancement pour signaler une zone de retombée située au Pacifique de l’Ouest, non loin des îles japonaises Miyako.

Si aucun NOTAM n’a été créé sur le continent chinois, ce qui est relativement rare pour un lancement depuis le centre XSLC, les administrations locales des villages se trouvant dans les zones théoriques de retombée ont toutes reçu des instructions pour sensibiliser les civils sur le danger et évacuer ces derniers lors de la fenêtre de tir.

Mis à part des stations sols en Chine, deux des navires de contrôle spatial chinois, Yuan Wang 6 et Yuan Wang 7, ont été déployés le long du Pacifique pour assurer le suivi de contrôle des satellites lunaires.

D’après les dernières données de NORAD, quatre objets ont été répertoriés et se trouvent sur une orbite de transfert Terre-Lune de 395 km × 383 110 km × 27,5°, alors que le communiqué du groupe d’aérospatiale chinois CASC parle plutôt du « environ 200 km × 400 000 km ».

2018-045A
1 43470U 18045A 18140.97000000 -.00010094 00000-0 00000+0 0 9990
2 43470 27.5020 209.5210 9658153 171.2240 2.0960 0.09844104 17

2018-045B
1 43471U 18045B 18140.97000000 -.00010094 00000-0 00000+0 0 9991
2 43471 27.5020 209.5210 9658153 171.2240 2.0960 0.09844104 18

2018-045C
1 43472U 18045C 18140.97000000 -.00010094 00000-0 00000+0 0 9992
2 43472 27.5020 209.5210 9658153 171.2240 2.0960 0.09844104 19

2018-045D
1 43473U 18045D 18140.97000000 -.00010094 00000-0 00000+0 0 9993
2 43473 27.5020 209.5210 9658153 171.2240 2.0960 0.09844104 10

 

Le satellite relais Queqiao et les deux petits satellites lunaires Longjiang

En dehors du fait que c’est le tout premier satellite de relais du monde qui sera placé en dehors de l’orbite terrestre, la conception de Queqiao est aussi le fruit d’un appel d’offre mettant plusieurs institutions, universités et entreprises en compétition, une grande première pour le programme « Deep Space » chinois.

Finalement c’est le géant du domaine CAST (China Academy of Space Technology), filiale du groupe CASC et déjà concepteur de nombreux satellites et vaisseaux spatiaux chinois, qui a remporté le projet du développement. Queqiao devient ainsi le 236e engin spatial lancé et conçu par CAST.

Selon les données publiées par son constructeur, le satellite Queqiao est conçu sur la base d’une plateforme CAST100 et pèse environ 448 kg au décollage. Sa durée de vie théorique est « supérieur ou égale à 3 ans » mais l’ingénieur en chef du programme lunaire chinois espère qu’il pourrait rester opérationnel pour 10 ans, sachant que le maintien en orbite HALO nécessite à priori peu de propergols.

Mis à part les caméras embarqués, les principales charges utiles de Queqiao comprennent une antenne de 4,2 mètres en diamètre pour la communication en bande X avec les sondes lunaires et en bande S avec la Terre, et aussi l’instrument NCLE (Netherlands-China Low-Frequency Explorer) co-développé par les chercheurs chinois et néerlandais pour mener des expériences interférométriques.

L’accord du développement de ce dernier a été signé le 28 Juin 2016 à Pékin entre le directeur de NSO Ger Nieuwpoort et l’administrateur de CNSA XI Da Zhe. L’objectif est de mesurer des ondes sous 30 MHz qui pourraient contenir des informations sur l’Univers à son plus jeune âge.

Sur la route de transfert Terre-Lune, le satellite Queqiao va effectuer entre deux et trois manœuvres correctives durant les cinq jours à venir, avant d’arriver sur une orbite lunaire de périgée 100 km et amorcer cinq autres manœuvres pour aller sur l’orbite HALO, autour du point de Lagrange L2.

Quant aux deux autres passagers du vol, les satellites DSLWP-A1 et A2 (aussi nommé Longjiang-1 et -2) conçus par l’université chinoise Harbin Institute of Technology, ils vont voler en formation en orbite lunaire pour mener des observations interférométriques de la radioastronomie.

Chacun de ces satellite mesure 50 × 50 × 40 cm et pèse 45 kg. L’un d’eux a embarqué un petit caméra fourni par l’Arabie Saoudite dans le cadre de la collaboration spatiale entre les deux pays, et le satellite A1 dispose aussi d’une station permettante aux radios amateurs d’envoyer des commandes et télécharger des images. On apprend également qu’un dispositif de télémètre laser est installé à bord et il interagira avec le satellite Queqiao.

Queqiao

L’un des deux satellites Longjiang (Image : 哈尔滨工业大学 卫星技术研究所)

 

Statistiques

Ce lancement des satellites lunaires chinois représente le 15ᵉ lancement spatial chinois en 2018, le 26ᵉ pour le lanceur CZ-4C, et le 275ᵉ de la famille des lanceurs Longue Marche.

Pour l’heure, les fusées Longue Marche du groupe CASC totalisent 264 succès et 11 échecs, soit un taux de réussite de 96,00%.

Voici le tableau de suivi de tous les lancements spatiaux chinois effectués depuis le premier en 1970, incluant ceux qui ne sont pas réalisés par les lanceurs Longue Marche –

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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