L’armée de l’air chinoise pénètre dans le Pacifique

Le 12 Septembre 2016, plusieurs aéronefs de l’armée de l’air chinoise (PLAAF) ont franchi la première chaîne d’îles et ont pénétré dans le Pacifique de l’Ouest pour y mener une campagne d’entraînement, l’a fait savoir le général de brigade aérienne SHEN Jin Ke, porte-paroles de la PLAAF.

Deux bombardiers H-6K, deux chasseur-bombardiers Su-30MKK, un avion ravitailleur IL-78 ainsi que un AWACS KJ-2000 ont formé un groupe aérien et ont traversé le détroit de Bashi, un passage entre le Taïwan et les Philippines, pour rejoindre la zone d’entraînement en Pacifique de l’Ouest.

Il n’est pas exclus que les avions de chasse Su-27SK aient escortés le groupe aérien au début du parcours, d’après les photos diffusées hier par l’armée chinoise.

Selon le communiqué, les appareils de la PLAAF ont exécuté sur zone plusieurs sujets d’entraînement, comme la reconnaissance et l’alerte avancée, la patrouille en mer et le ravitaillement en vol.

Par ailleurs, SHEN a précisé dans l’interview accordé à la télévision CCTV que la PLAAF va normaliser ce genre de manœuvres au-delà de la première chaîne d’îles.

 

La première traversée armée de missiles de croisière

Si on regarde les choses un peu en arrière, en 2015 l’armée de l’air chinoise ont organisé 4 traversées de la première chaîne d’îles avec les bombardiers H-6K pour entrer dans le Pacifique de l’Ouest –

  • le 30 Mars via le détroit de Bashi,
  • le 21 Mai par le détroit de Miyako,
  • le 14 Août via le détroit de Bashi et ils sont pénétrés sur une profondeur de plus de 1 000km,
  • le 27 Novembre repassé par le détroit de Miyako et patrouiller dans l’ADIZ chinoise au-dessus de la mer de Chine orientale.

Mais aucune de ces missions n’était armée jusqu’à présent, du moins pour les bombardiers concernés. La nature de ces missions semble être donc « expérimentale ».

Hier, lors de cette première traversée en 2016, on peut remarquer plusieurs nouveautés par rapport aux années précédentes.

L'un des deux H-6K d'hier, armé de 2 missiles de croisière K/AKD-20

L’un des deux H-6K d’hier, armé de 2 missiles de croisière K/AKD-20

D’abord la composition du groupe était plus complet – à part un avion brouilleur électronique longue portée qui pourrait manquer, tous les ingrédients étaient réunis avec un AWACS, des chasseurs d’escorte, des plateformes de projection et un ravitailleur. C’est donc une grande première.

Ensuite, tous les appareils qui peuvent être armés l’étaient, pas lourdement mais de manière très représentative. Les Su-30MKK qui servent de l’escorteur sont armés en configuration Air-Air standard avec deux missiles R-27 et deux R-73E. Et les deux bombardiers H-6K sont dotés chacun de deux missiles de croisière K/AKD-20 d’une portée de 2 000km, même si d’après la peinture de ces missiles j’en déduis qu’il s’agirait des missiles d’entraînement, mais c’est tout de même une grande première également.

A propos de l’avion ravitailleur que mentionne le communiqué, comme aucun avion de ravitaillement indigène H-6U et H-6DU ne peut alimenter les appareils d’origine russe, et que les photos ainsi que la vidéo montrent clairement que les deux Su-30MKK ont effectué un ravitaillement en vol, on en déduit que l’IL-78 faisait aussi partie du groupe (d’après le communique il y a un ravitailleur mais sans préciser le modèle).

Ravitaillement d'un Su-30MKK par un IL-78

Ravitaillement d’un Su-30MKK par un IL-78

La Chine a reçu en Octobre 2014 le premier de leur trois IL-78 d’occasion commandés à l’Ukraine, puis le deuxième en Juillet. Un troisième IL-78 est prévu mais son sort est toujours incertain aujourd’hui, vu qu’il a été ré-immatriculé et qu’il est revenu en Ukraine depuis plusieurs mois après un rapide passage en Chine.

La société ukrainienne История ГП НАРП (Nikolaev Aircraft Repair Plant) est chargé de restaurer ces trois avions.

Une fois on a vu la composition de ce groupe aérien, on peut se demander maintenant quel est l’objectif de la traversée d’hier et quel pourrait être le parcours emprunté ?

On remarque déjà une première coïncidence intéressante au niveau de la date – hier les flottes russes et chinoises ont fini leur rassemblement à Zhanjiang, le QG de la flotte du Sud, pour démarrer l’exercice naval conjoint sino-russe « Conjoint Maritime 2016 » (海上联合-2016) qui durera plusieurs jours.

Et ces exercices navals sino-russe étaient historiquement sources de renseignement pour la marine américaine et les alliées. Il n’est donc pas exclut que des invités surprises (ou habituels) s’invitent à la fête et que les Chinois n’apprécient pas forcément.

Mais si la date pourrait être une pure coïncidence, il faudra surtout considérer cette traversée comme la continuité d’un effort soutenu de la marine chinoise de « percer » le confinement de la première chaîne d’îles, bien que, d’après l’une de mes sources anciennement officier technique de la marine chinoise, « elle ne représente pratiquement plus rien pour nous ».

La manœuvre d’hier de l’armée de l’air chinoise semble être la suite des 4 traversées en 2015, mais cette fois-ci les sujets testés sont plus nombreux et l’ampleur passe aussi à un palier supérieur.

Étant donné que le KD-20 n’est pas un missile anti-navire, et que la Chine a bien d’autres moyens pour dissuader les GAN américains si besoin, je pense personnellement qu’on peut voir à travers les manœuvres d’hier la manière que l’armée de l’air chinoise compte projeter à l’avenir sa puissance de feu sur les bases américaines à Guam.

En effet, si on essaie de retracer la route des aéronefs chinois, les éléments publiés montrent que les bombardiers H-6K viennent de la 8ème division basée à Lieyang, et que les Su-30MKK viennent de la 18ème division à Changsha.

Si on compte maintenant la distance franchissable de chacun des aéronefs dans leur configurations respectives et la portée des missiles KD-20, il n’est pas difficile de reconstituer une trajectoire possible du groupe d’hier et d’en déduire quel est l’objectif de la mission.

Comme on peut le voir dans la dernière image, les deux seuls endroits à terre qui peuvent être intéressants pour un missile de croisière Air-Sol sont Guam et les Philippines. Mais pour attaquer les Philippines, il n’y a pas besoin de passer par ses côtes Est. En plus avec le nouveau président des Philippines, ça paraît inutile pour le moment de créer une quelconque pression militaire (dans tous les cas la balance des forces est déjà très déséquilibrée…).

Compte tenu de la portée de KD-20, de Su-30MKK et de H-6K, et la capacité de IL-78 à alimenter au plus 3 appareils comme le Su-30MKK jusqu’au point de largage des H-6K, on peut dire qu’en temps de guerre, un groupe aérien bien plus grand – composé d’un AWACS KJ-2000, six chasseur d’escorte Su-30MKK, six (ou davantage) bombardiers H-6K et trois ravitailleurs IL-78 – permettrait de livrer 6 x 6 = 36 missiles de croisière sur Guam, en entrant dans le Pacifique de l’Ouest par le détroit de Bashi.

La pénétration dans le Pacifique de l’Ouest hier serait donc un premier essai grandeur nature sur terrain pour vérifier et valider les différentes tactiques possibles, alors que les 4 autres de l’année dernières pourraient être vues comme des premiers tests de faisabilité et de « réaction ».

L’affaire à suivre.

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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