Le parcours inédit d’une frégate FREMM en mer de Chine méridionale

La frégate Auvergne, la cinquième et la plus récente de classe FREMM admise par la Marine Nationale il y a à peine sept mois, a effectué fin Octobre une mission de renseignement en mer de Chine méridionale. Ce parcours, inédit, a été rapporté par la journaliste Nathalie Guibert dans un article paru mardi dernier dans le Monde.

Si les éléments révélés dans le texte sont exacts, ils nous permettent non seulement de retracer le chemin de cette frégate de lutte anti-sous-marine de dernière génération dans cette région de toutes les tensions, mais aussi de déduire les focus de sa mission.

Appareillé le 18 Août du port de Toulon pour son premier déploiement de longue durée, la FREMM était prévu de naviguer jusqu’à l’océan Indien pendant quatre mois. Est-ce que la récente discussion entre la ministre des Armées Florence Parly avec l’Inde, qui aurait promis le plein soutien de la France dans la constitution d’un front « anti-Chine », a poussé le navire à changer de cap et d’aller plus loin que ce qu’il a été prévu, pour montrer aux Indiens les intérêts concrets de ce nouveau mariage franco-indien ? On l’ignore, et de toute manière cela ne relève que des « bruits de couloir », du moins pour le moment.

Quoiqu’il en soit, le parcours de la nouvelle frégate FREMM en mer de Chine méridionale a pu être reconstitué, de manière approximative, grâce aux détails fournis dans l’article du Monde, de son départ du port malais Kota Kinabalu le 20 Octobre jusqu’au dernier point connu de la position du navire aux Paracels cinq jours plus tard.

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Le parcours estimatif de la frégate FREMM l’Auvergne (Image : East Pendulum)

Si ce premier schéma, qui montre la frégate française est allée « faire un grand tour » en mer de Chine méridionale, est peu parlant au premier regard, il suffit d’y ajouter quelques positions stratégiques tenues par l’armée chinoise pour voir plus clair.

On remarque dans un premier temps que si le texte parle d’un « transit sans agressivité » pour la première partie de la patrouille, avec les « radars et système d’identification coupés, sonars éteints, hélicoptère au hangar » en approchant du « 10e parallèle » (10°N), et « les mitrailleuses 12,7 mm ont été armées sur les flancs de la passerelle », c’est probablement parce que la FREMM était sur le point de frôler le « triangle de fer » chinois dans les Spratleys, constitué de trois principaux récifs agrandis et fortifiés par la Chine au sud de la mer de Chine méridionale.

En effet, la ligne « 10e parallèle » traverse de l’ouest à l’est ce triangle reliant le récif de Fiery Cross, le récif de Subi et le récif de Mischief. Chacun de ces îlots dispose d’une piste décollage de 3 km de long, capable d’y poser des Airbus A320 ou Boeing 737, ainsi que d’autres installations militaires, défensives comme offensives.

Bien que la Chine contrôle effectivement bien moins en nombre d’atolls et d’îlots par rapport à ses voisins dans la région, sa capacité logistique et de présence militaire permanente sur zone est la plus forte grâce à ces infrastructures bâties à une vitesse record.

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La traversée supposée de l’Auvergne et les principaux îlots fortifiés chinois dans les Spratleys (Image ; East Pendulum)

Mais les Spratleys ne semblent pas être la priorité pour l’Auvergne, puisque la frégate y aurait simplement traversé, et non tourné sur zone, en gardant une vitesse relativement stable autour de 10 miles nautiques, idéale pour le fonctionnement des sonars embarqués et aéroportés, avant de filer droit vers son deuxième point de route, le récif de Scarborough.

La Chine a repris fin 2012 le contrôle effectif de ce récif, gardé aux mains des Philippines depuis Mai 1997. Situé à moins de 300 km de la baie de Subic, c’est à dire l’ancienne deuxième plus grande installation militaire à l’étranger des forces armées des États-Unis, cet atoll de 12 km × 13 km est un point stratégique pour verrouiller la partie est de la mer de Chine méridionale. Les rumeurs parlent d’une préparation active du futur remblaiement de Scarborough par la Chine.

Le récif de Scarborough est stratégique non seulement par sa position géographique et son très grand potentiel en exploitation civile et militaire, mais aussi parce qu’il permet de former un autre « triangle de fer », encore plus grand, avec les Spratleys d’un côté, et les Paracels de l’autre.

Une fois fortifiée, la nouvelle « île » artificielle jouerait un rôle d’appuie stratégique pour la Chine sur la partie Est de la mer de Chine méridionale, d’où les derniers incidents récents entre l’armée chinoise et l’armée américaine autour de cet endroit (voir notre dossier « Une rencontre dangereuse entre un P-3C et un KJ-200 en mer de Chine méridionale »).

Et c’est justement aux Paracels, situés dans la partie nord de la mer de Chine méridionale, proche du continent chinois, où la frégate française est passé le plus longtemps.

L’interprétation de l’article du Monde suggère que l’Auvergne aurait resté dans les eaux de cet archipel deux jours durant, dans une zone de moins de 100 km de long. Ici, on se retrouve surtout à moins de 400 km de la plus grande base navale des sous-marins nucléaires chinois, le port Yalong sur l’île de Haïnan, où les SNA Type 09III et les SNLE Type 09IV sont stationnés aujourd’hui.

Ces sous-marins empruntent régulièrement le détroit de Bashi pour regagner le Pacifique de l’Ouest, où les SNLE chinois assurent la capacité de seconde frappe vis-à-vis des Etats Unis.

Est-ce parce que la FREMM y est restée trop longtemps aux Paracels, au point que la marine chinoise a réagi, enfin, en faisant venir un avion de patrouille maritime tourner au-dessus du navire, même si le commandant du bâtiment – le capitaine de vaisseau Xavier Breitel – a jugé le survol de l’avion chinois « très professionnel », et que « le bateau ne s’est jamais senti menacé » ?

On l’ignore, d’une nouvelle fois. Mais la réaction du commandant français est à comparer avec le refrain des forces armées américaines à l’encontre de leurs confrères chinois, jugeant systématiquement ces derniers de « non professionnel » durant les manœuvres d’interception ou de reconnaissance.

Est-ce qu’une manière ou d’une autre de faire savoir, comme l’indique dans l’article, « la France veut se distinguer des Etats-Unis » ?

Pour finir, on remarque également que les forces sous-marinières chinoises semblent être bien présentes en mer de Chine méridionale. La frégate FREMM et son détachement Caïman Marine de la 31F ont détectés au moins trois fois, sinon plus, de contacts possiblement sous-marins. En plus des sous-marins nucléaires chinois basés à Yalong, la flotte du sud chinoise est dotée également d’une dizaine de sous-marins diesels de Projet 636M d’origine russe et Type 039 indigène.

Mais la région est surtout propice pour les sous-marins de grand fond, ce qui expliquerait pourquoi on risque de voir venir, d’ici trois ou quatre ans, deux nouveaux types de sous-marin chinois conçus presque exclusivement pour la patrouille sur zone…

A suivre.

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdus dans ses pensées, pourtant ce responsable technique en aéronautique essaie chaque jour de partager avec vous les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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