l’Envol de Kunpeng : Premiers Y-20 livrés à l’armée chinoise

Après 9 ans de développement, les premiers avions de transport militaire Y-20 ont été livrés à l’armée de l’air chinoise. La cérémonie de livraison a eu lieu le 15 Juin 2016 dans l’après midi au centre d’essais en vol du groupe AVIC à Yanliang (CFTE : China Flight Test Establishment).

L’admission au service actif, quant à elle, aura lieu dans la base aérienne de Qionglai d’ici quelques jours.

Les spotteurs chinois, toujours très actifs pour suivre les programmes militaires de leur pays, nous donnent quelques clichés de l’événement :

En revêtement gris bleu foncé, on peut apercevoir la cocarde de l'armée de l'air chinoise vers la queue de l'appareil.

En revêtement gris bleu foncé, on peut apercevoir la cocarde de l’armée de l’air chinoise vers la queue de l’appareil.

L'étude du cône de queue

L’étude du cône de queue

Le Projet 072, nom du projet de Y-20, est conçu par la filiale XAC (Xi’an Aircraft Industrial Corporation) du groupe AVIC qui s’occupe également de l’assemblage final. La fabrication des sous-assemblages et des composants est réparti au sein du même groupe chez les autres entités, comme l’Usine 112 à Shenyang, l’Usine 132 à Chengdu, l’HAMC à Harbin, la SAC (Shaanxi Aircraft Corporation) ou encore le COMAC à Shanghai…etc.

D’autres industriels chinois qui ne sont pas du secteur aéronautique participent également au programme, comme la CAAET du groupe CASC pour les centrales inertielles GNSS / gyrolaser, les résines époxy et phénoliques du CALT qui conçoit le plupart des fusées Longue Marche chinoises, ou encore le système de gestion électronique de l’alimentation en oxygène des pilotes conçu par NORINCO, pour ne citer qu’eux.

Nommé officiellement Kunpeng (鲲鹏), un poisson géant de la mythologie chinoise du 1er siècle av. J.-C et vivant dans la mer du Nord, qui peut se transformer en un oiseau géant dont le dos est large de plusieurs milliers de mile, le choix de ce nom illustre indirectement la volonté et l’attention particulière que les Chinois manifestent à travers ce programme, bien que les ingénieurs ainsi que les techniciens ont préféré d’appeler le Y-20 : « la grosse fille » (胖妞).

Y-20 : l’Origine…

L’aventure de Y-20 démarre en 2004 – Da Xiang LIU (刘大响), alors directeur adjoint du comité technologique du groupe AVIC I, a soumis une proposition lors de l’Assemblée nationale populaire devant les 3 000 députés du pays. Il a souligne le besoin et la nécessité pour la Chine à développer des « grands avions », que je cite :

Sur la question pour savoir si la Chine veut et peut concevoir des grands avions, l’avis des experts est unamine, nous devons le faire. Premièrement, la Chine en a besoin. Deuxièmement, nous avons les bases technologiques nécessaires. Troisièmement, c’est la route obligatoire qui nous mène vers une puissance aéronautique.

Deux ans plus tard, le gouvernement chinois a inscrit pour la première fois l’idée décisionnelle de développer des grands avions dans le Plan du développement technologique national de moyen à long terme, ainsi que le 11ème plan quinquennal (2005-2010).

En Février 2007, la réunion exécutive du Conseil d’Etat valide le périmètre du programme spécifique dédié, et annonce, un mois après, le lancement officiel du programme avec comme précision que plus de la moitié de la conception et de la production pour la partie civile, qui devient le programme C919, ainsi que la R&D de la partie militaire, qui devient le Y-20, doit être réalisé dans la province de Shaanxi.

Ce n’est qu’en 2009 que le Directeur général du groupe AVIC de l’époque, Xiao Feng HU (胡曉峰), confirme dans les médias que la conception de l’avion de transport militaire de classe 200t est terminée, et que le programme est entrée en phase de production des prototypes.

Le premier prototype du Y-20, immatriculé 20001, a effectué son vol inaugural le 26 Janvier 2013.

Le premier prototype du Y-20, immatriculé 20001, a effectué son vol inaugural le 26 Janvier 2013.

 

Une vue intéressante avec les 4 plateformes exposées au dernier salon aéronautique de Zhuhai.

Une vue intéressante avec les 4 plateformes exposées au dernier salon aéronautique de Zhuhai.

Y-20 : le Besoin…

Le positionnement stratégique de l’armée de l’air chinoise est, jusqu’à la fin des années 90′, cantonné à la protection de l’espace aérien du pays. Les moyens du soutien logistique et de la projection de forces sont limités à quelques dizaines d’appareils de capacité de moins de 20t et quelques avions de transport russe IL-76MD.

Entrée le 21ème siècle, les intérêts croissants de la Chine hors de ses frontières, la nécessité de pouvoir déployer ses forces armées pour les opérations humanitaires sur le sol chinois lors des catastromphes naturels (le séisme de Sichuan en 2013 est un exemple parlant), et le besoin accru en capacité de soutien logistique pour ses troupes, qui sont devenues bien moins nombreuses mais plus gourmandes en support matériel, sont parmis les raisons qui poussent le pays à revoir sa capacité de projection stratégique.

Le logiciel DELMIA V5 de Dassault Systèmes est utilisé pour optimiser la conception et la fabrication de Y-20, ici les modules HUMAN et DPM Assembly à l'écran.

Le logiciel DELMIA V5 de Dassault Systèmes est utilisé pour optimiser la conception et la fabrication de Y-20, ici les modules HUMAN et DPM Assembly à l’écran.

Quelques facteurs et événements extérieurs ont aussi amené à la décision de 2007, d’une part les événements géopolitiques comme le conflit du détroit de Taïwan en 1996 et le bombardement de l’amabassade chinoise à Belgrade en Mai 1999 sont une réelle désillusion pour les dirigeants chinois, lorsqu’ils aperçoivent que leur politique générale de non-interventionniste et de profils bas (韬光养晦) les 20 ans durant n’obtient pas le même retour des pays du bloc de l’Ouest, d’autre part, la possibilité pour la Chine à se procurer des avions de transport militaires ailleurs est très limitée : on peut citer par exemple la commande des 30 IL-76MD signée en 2005 qui n’est toujours pas honorée pour des raisons évidentes, obligeant ainsi les Chinois à passer par l’achat des appareils de seconde main, vendus un à un, pour combler temporairement le manque.

Mais un tel programme indigène n’est rendu possible surtout parce que les Chinois estiment qu’ils ont acquis suffisamment de compétences pour construire un tel avion. Par ailleurs, une situation économique plus favorable, un marché interieur conséquent, et un soutien industriel-politique fort, sans parler de la possibilité d’exportation, sont autant de facteurs internes qui ont permis à l’élaboration du programme qu’on constate les fruits aujourd’hui.

 

Y-20 : la Capacité…

Le Y-20 est un avion de transport militaire dit « stratégique » d’une MTOW de 220 t, avec une capacité de fret de 66 t pour 4 500 km franchissable, ou 40 t pour 7 800 km.

Si on met sur la carte ces distances au départ de la base de Qionglai, où les premiers Y-20 sont admis, elles permettent d’expliquer (en partie) pourquoi le cahier de charge du programme Y-20 a été défini de telle façon :

La couverture de sa première sphère d'influence est la priorité du programme.

La couverture de sa première sphère d’influence géopolitique est la priorité du programme Y-20.

Le 12 Juin dernier, le Journal officiel de l’armée chinoise a consacré toute la page 6 à expliquer l’importance des forces de projection stratégique. L’un des articles rédigé par l’Académie du commandement de l’armée de l’air chinoise a fait une analyse intéressante sur les forces de transport militaire des Etats Unis et de la Russie, ainsi que leurss différents cas d’utilisation dans le passé. L’acteur a notamment cité la capacité voulue et exprimée par l’US Airforce dans le rapport « Joint Seabasing and Joint Vision 2020 », à savoir d’être capable de projetter une brigade moyenne en 4 jours, une division en 5 jours, ou 5 divisions en 30 jours à n’importe quel endroit au monde.

Ceci nous permet d’avoir une première idée sur combien de Y-20 la Chine pourrait acquérir dans les 3 prochains plans quinquennaux à venir, sachant qu’il faut plus de 13 000t de capacité en transport pour projetter une division mécanisée.

 

Y-20 : quelle efficacité ?

Si on peut affirmer que le Y-20 est un vecteur de transport taillé sur mesure pour l’armée chinoise par rapport aux besoins et aux conditions du pays, peut-on néanmoins évaluer de manière analytique son efficacité par rapport aux autres appreils de la même catégorie ?

La comparaison n’est pas toujours un exercice facile, rares sont celles qui sont réellement construites et neutres, car avant tout on oublie souvent d’établir un référentiel qui permettrait de comparer ce qui sont comparables, sans tomber dans le piège systématique de « Qui a la plus grosse », une erreur que nous les amateurs avons tendance de commettre très souvent.

En faisant quelques recherches l’autre jour, je suis tombé par hazard sur le rapport 2008 du GAO (Government Accountability Office) du Congrès américain, intitulé « Timely and Accurate Estimates of Costs and Requirements Are Needed to Define Optimal Future Strategic Airlift Mix« , dans lequel ils comparent l’efficacité entre les C-5s Galaxy de Lookheed et les C-17s Globemaster III de Boeing.

Je découvre ainsi un indicateur simple et intéressant qu’ils ont utilisé, appelé MTMD (Million Ton-Miles per day), pour mesurer la performance du transport effectué par les appareils. La formule est la suivante :

2016 06 16 - Envol de Kunpeng - 12

Le taux d’utilisation est le nombre d’heure en vol que nous souhaitons faire voler un avion de transport par jour, la vitesse est la moyenne de la vitesse de l’appareil mesurée tous les 2 500 miles nautiques entre deux take-off, et le facteur de productivité représente le nombre d’appareil qui revient de la destination au point de départ à charge vide.

Prenons un scénario de transport logistique où le taux d’utilisation est de 16h, et le facteur de productivité est de 5. Si nous comparons maintenant l’efficacité d’un C-17 et d’un Y-20 : nous pouvons prendre comme paramètres 78 t la capacité maximale de C-17 et 815 km/h sa vitesse de croisière, et 66 t / 650 km/h pour le Y-20. Un calcul rapide obtient les résultats suivant –

MTMD (C-17) = 2,75
MTMD (Y-20) = 1,85

Bien entendu dans des situations réelles les choses ne sont pas uniquement des simples chiffres sur un papier, mais cela nous permet de comprendre, à notre niveau, quels sont les facteurs qui permettent de quantifier l’efficacité du transport militaire, et aussi pourquoi l’AVIC a d’ore et déjà annoncé, il y a quelques semaines à Pékin, le lancement prochain du programme d’avion de transport de classe 300t et 400t (le Y-20 est de classe 200 t).

Y-20 : la suite…

Les maquettes de Y-20 avec les réacteurs D-30KP2 et WS-20 (en bas)

Les maquettes de Y-20 avec les réacteurs D-30KP2 et WS-20 (en bas)

D’après les photos diffusées par les spotteurs ces 2 derniers jours, le premier Y-20 livré, immatriculé 11051 ce qui signifie qu’il appartient à la 4ème division de l’armée de l’air chinoise, est toujours équipé de 4 réacteurs qui se ressemblent soit au D-30KP2 ou au WS-18.

Mes sources indiquent que les nouveaux WS-20, plus puissants et avec un taux de bypass plus important, seront bientôt installés sur les prototypes de Y-20 pour effectuer les essais en vol, après avoir mené les mêmes tests sur un testbed IL-76LL du CFTE depuis au moins 2 ans. Le premier vol de ce nouveau turbofan chinois remonte au 23 Novembre 2012.

En parallèle, un système de ravitaillement en vol est en cours de développement, et d’après mes analyses de documents de recherche chinois, un nouveau système de blown flaps serait aussi en étude pour accroître la portance de l’avion.

Image CG

Image CG

Henri K.


《庄子·逍遥游》 : “北冥有鱼,其名曰鲲。鲲之大,不知其几千里也;化而为鸟,其名为鹏。鹏之背,不知其几千里也。怒而飞,其翼若垂天之云。”

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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