Le chasseur chinois post J-20 dès 2035 ?

« Produire des équipements de génération X-1, développer la génération X, pré-étudier la génération X+1 » (生产一代、研制一代、预研一代), telle est la règle suivie par les industriels chinois depuis plusieurs dizaines d’année. Au jour d’aujourd’hui où les chasseurs J-10C et J-16 sont actuellement au stade de production en série et le J-20 encore en développement – bien que ce dernier soit déjà entré en service – comment les penseurs de l’industrie d’aviation militaire en Chine voient la génération X+1, autrement dit la « 6ème génération » selon la classification US et russe, ou « 5ème » pour les Chinois, donne parfois des indications précieuses sur les appareils qui apparaîtront après le J-20 d’ici 15 à 20 ans.

Le site Aerotime, média étatique spécialisé dans le domaine manufacturière aéronautique, a publié récemment son interview avec WANG Hai Feng (王海峰), nouvel ingénieur en chef de l’Institut 611 Chengdu.

C’est dans ce bureau d’études de l’avionneur AVIC que nombreux des chasseurs et drones chinois ont vu le jour depuis 1970, comme les J-7, J-9, J-10, J-20, FC-1 / JF-17 et Wing Loong, ainsi que certains programmes encore classés secret défense.

Ancien élève de SONG Wen Cong (宋文骢) – qui était responsable du programme J-10, membre de l’Académie chinoise de l’ingénierie, et surtout celui qui a défini en 2001 le cadre de l’aérodynamique du J-20 connu aujourd’hui – WANG a participé à pratiquement tous les programmes de l’Institut 611 depuis 30 ans, et dirige actuellement plusieurs projets pré-études comme ceux des essais en vol de moteur à poussée vectorielle et de TBCC (Turbine-Based Combined Cycle engine), et aussi du chasseur de prochaine génération (post J-20).

Interrogé sur la question pour savoir ce qu’il a été mis en place pour permettre un cycle de développement relativement court du J-20, à savoir le lancement officiel du projet en Octobre 2007, le premier vol en Janvier 2011 et l’entrée en service annoncée au mois de Février 2018, WANG évoque quatre points essentiels.

« Quel que soit le projet il est inséparable avec les pré-études. Quand un projet permet de répondre aux besoins opérationnels exprimés à un instant t jusqu’à une certaine limite, les pré-études permettent de mieux comprendre et explorer les nouveaux concepts et nouvelles technologies », souligne l’ingénieur en chef de 55 ans, « A Chengdu, les équipes pré-études ne sont jamais détachées des projets concrets, elles peuvent ainsi regarder où on doit mettre les pieds, tout en levant la tête pour regarder où on va. »

Il rajoute ensuite : « Le succès du développement de J-10 et de J-20 repose sur les pré-études fondamentales menées dans les années 60′ autour de la configuration canard. Lorsque SONG et les autres personnes ont vu le potentiel de cette configuration, notamment au niveau de la fitness, ils ont décidé de procéder à beaucoup d’essais en soufflerie pour bien maîtriser le concept, et tous ces travaux (via le projet J-9 qui a été annulé par le suite, NDLR) ont servi de réserve technologique pour les programmes suivants. »

« En trois, il faut se rappeler que les technologies clés dans la Défense ne s’achètent pas, mais on peut toujours s’inspirer des méthodes de conception et de fabrication étrangères. Il faut toujours mettre l’accent sur la compréhension et la maîtrise, et non pas simplement se contenter d’importer. Innover sur la base des compétences acquises, et non pas viser uniquement sur la rupture, permet de réduire considérablement les cycles de recherche et d’assurer le progrès technologique des produits. »

Pour conclure sur la question, la tête de conception de l’Institut 611 Chengdu rajoute : « Pour finir, et c’est probablement l’un des points les plus importants aussi lorsque l’on parle de recherche et développement – Il faut disposer suffisamment d’infrastructures de base adéquates. Aidé à l’époque par SASTIND, Chengdu a su bâtir un grand nombre d’équipements et d’infrastructures au sol pour soutenir le développement du programme J-10, comme les simulateurs et les bancs d’intégration (Iron Bird). Ils ont joué le rôle d’accélérateur dans le projet d’essais en vol du moteur à poussée vectorielle, sur le J-10B, par exemple. »

J-20
Le prototype J-10B doté du moteur à poussée vectorielle, en vol de démonstration public.

L’interview continue ensuite sur le J-20 mais cette fois-ci autour d’un élément essentiel pour un chasseur de nouvelle génération, à savoir sa maintenabilité, point qui n’avait pas encore été abordé par les médias chinois jusqu’à présent.

On apprend alors que le nouveau fer de lance de l’armée de l’air chinoise est doté d’un système de gestion de santé et de pronostic de panne pour accroître la disponibilité et réduire le coût du cycle de vie de l’avion. Il est également équipé d’un système de soutien logistique automatique pour faciliter les tâches logistiques autour de l’avion suivant les missions.

Le premier consiste à établir un système de diagnostic par couche, en collectant puis fusionnant les données au niveau composants avant de les remonter au niveau avion, pour pouvoir analyser l’état de l’avion dans son ensemble et isoler les pannes. Cela permet d’anticiper les défaillances suivant les « symptômes », passer du curatif au préventif, et gérer la « santé » de l’avion au lieu de focaliser sur la « première panne ».

A noter que ce système de gestion de santé du J-20, ou le concept que cela représente derrière, n’est pas tout à fait nouveau. Dans le monde de l’aviation civile par exemple, il est communément appelé AHM, pour Aircraft Health Management ou Aircraft Health Monitoring, qui fait l’objet de recherche très approfondie depuis le début des années 2000. Des études menées par les principaux avionneurs comme Airbus et Boeing ainsi que les compagnies aériennes ont montré que des réductions de coût significatives peuvent être réalisées grâce à ce concept.

Quant au système du soutien logistique intégré, l’idée n’est pas uniquement de déclencher les tickets logistiques (ravitaillement, recharge…) en fonction de la mission, mais est de se connecter aussi aux données de conception, de fabrication et de maintenance autour de l’avion pour s’assurer l’alignement de l’état des données « As-Design », « As-Built », « As-Maintained » et « As-Modified ».

L’intégration de ces deux systèmes ont permis, selon WANG et d’après les retours (de l’armée chinoise), d’accroître de manière significative la capacité à surveiller l’état de chaque avion en détail, améliorer la maintenabilité et la disponibilité des appareils et de la flotte, et réduire le coût opérationnel du cycle de vie (LCC).

« Améliorer la capacité à maintenir les appareils en condition opérationnelle, c’est d’une certaine manière augmenter le nombre d’avions utilisable et leur performance au combat », précise WANG.

Enfin, sur la question du chasseur de prochaine génération, « Next Gen » comme écrit dans d’autres pays, WANG a une posture plutôt réservée par rapport à son prédécesseur, YANG Wei, qui est aussi l’ingénieur en chef du programme J-20, et révèle bien moins sur le progrès réalisé par le bureau d’études chinois aujourd’hui.

Si YANG avait livré ses propres visions sur ce qu’il devrait être un chasseur de 6ème génération (5ème dans la classification chinoise) en Mars l’an dernier, et ne nie pas sur l’existence des projets de pré-étude dans ce sens, WANG a simplement indiqué que le prochain ingénieur en chef du chasseur Next Gen chinois sera très probablement choisi parmi les plus brillantes des concepteurs de J-10 et de J-20, qui ont une moyenne d’âge de 35 ans aujourd’hui.

Face aux programmes ou concepts comme Air Superiority 2030 (AS 2030) de l’US Airforce ou encore le Future Combat Air System (FCAS) franco-allemand, l’actuel ingénieur en chef de Chengdu souligne que certaines orientations technologiques sont communément acceptées et relativement claires – comme la collaboration entre des appareils pilotés et des drones, l’intelligence artificielle, la furtivité avancée, ainsi que la détection et l’attaque omni-directionnelles – mais certaines le sont beaucoup moins, comme les armes à énergie dirigée et hypersoniques, la motorisation à cycle variable, l’essaim de drones…etc.

« Nous avons déjà commencé certaines pré-études, suivant les modes de guerre que nous avons choisi, sur certaines de ces orientations technologiques tout en complétant avec d’autres », indique WANG, sans toutefois donner aucun calendrier précis, « et nous verrons possiblement ces travaux se transformer en produit concret à l’horizon de 2035, ou même plus proche. »

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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  • Excellent article pour commencer l’année 2019. Est-ce qu’il ne manque pas X-2 (qui correspondrait au « retrofitting » des generations antérieures) pour que le Dragon marche à quatre pattes avec X-2, X-1, X et X+1 ? Mais c’est vrai que le Dragon est capable de voler aussi…

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