La mystérieuse constellation Yaogan-30

Le 24 Novembre 2017, une fusée chinoise de type CZ-2C a mis sur orbite un trio de satellites espions. Ils reçurent le nom de Yaogan-30-02, et l’orbite choisie était inclinée de 35°, avec une altitude de 600km.

 

Le trio Yaogan-30-01

Le trio Yaogan-30-01

 

Bien que la Chine fasse preuve d’une certaine forme d’ouverture à propos des ses lancements militaires, la vraie nature des satellites Yaogan-30 reste nébuleuse. Ils constituent une addition relativement récente au système de reconnaissance satellitaire chinois. Un premier trio du même type a été précédemment lancé le 29 Septembre 2017, sous la désignation Yaogan-30-01. Officiellement, le but de ces satellites est de « mener des expériences techniques sur l’environnement électromagnétique« , ce qui est un euphémisme pour désigner l’écoute électronique.

Ceci est cohérent avec le fait que les satellites d’écoute électronique sont souvent lancés par trois, comme par exemple les satellites NOSS américains, ou les triplets chinois Yaogan-16, -17, -20 et -25. L’avantage des triplets est que des satellites volant en formation serrée, espacés de quelques dizaines de kilomètres, peuvent trianguler et localiser précisément la source d’un signal électromagnétique. C’est plus difficile à réaliser avec un seul satellite.

Cependant, les satellites Yaogan-30-01 ne volent curieusement pas en formation:

Yaogan-30-01

Traces au sol du trio Yaogan-30-01

 

Yaogan-30-01

Vue 3D de Yaogan-30-01

 

Ces images montrent que le trio Yaogan-30-01 s’est séparé, et que les satellites ont été placés à 120° les uns des autres. Comme d’autres l’ont souligné, ils sont donc trop espacés pour pourvoir trianguler des signaux, puisque il n’y a même pas une ligne de vue dégagée entre eux. Par contre, ce type de disposition correspond à ce qu’on attend si 3 satellites sont placés de façon à maximiser leur fréquence de revisite.

De plus, l’altitude de l’orbite est curieusement basse pour des satellites d’écoute électronique: d’habitude, ceux-ci sont placés relativement haut, vers 1000km d’altitude, pour augmenter leur champ de vue. Les satellites d’imagerie sont par contre placés bas, pour augmenter leur résolution en gardant un champ de vue acceptable. Par conséquent, on peut douter du fait que la constellation Yaogan-30 soit dédiée à l’écoute électronique: les seules indications dans ce sens sont les images et les déclarations officielles, qui pourraient être de la désinformation. Les satellites pourraient très bien être de petits satellites optiques fournissant une fréquence de revisite élevée.

On peut également voir dans la première image que grâce à leur faible inclinaison orbitale, les satellites ont une bonne couverture de l’océan Pacifique, de l’Inde, de la Chine, de la Corée du Nord et même du Japon, mais que les parties les plus au Nord et au Sud du globe ne sont pas couvertes: les satellites passent leur temps dans la bande de latitude qui est intéresse la défense de la Chine.

Mais revenons au trio Yaogan-30-02 qui a été lancé récemment:

Yaogan-30-01 (green) and Yaogan-30-02 (red)

Traces au sol actuelles de Yaogan-30-01 (vert) et Yaogan-30-02 (rouge)

 

Yaogan-30-01 (green) and Yaogan-30-02 (red)

Vue 3D de Yaogan-30-01 (vert) et Yaogan-30-02 (rouge)

 

Les données orbitales récentes de Yaogan-30-02 montrent que les satellites ont commencé à dériver les uns par rapport aux autres. Ils sont déjà trop loin pour former un triplet classique d’écoute électronique. Selon toute probabilité, ils vont continuer à dériver jusqu’à ce qu’ils soient séparés de 120°, comme pour le lancement précédent. Cela va doubler la fréquence de revisite de la constellation Yaogan-30. On peut représenter les orbites finales à l’aide de l’outil TLE from proxy de Marco Langbroek:

Yaogan-30-01 (green) and Yaogan-30-02 (red)

Traces au sol de Yaogan-30-01 (vert) et-02 une fois la dérive terminée (vert)

 

Ce genre de constellation commence à ressembler de très près aux constellations à haute revisite à base de petits satellites qui sont en développement dans le monde civil, et qui ont été envisagées par la DARPA aux États-Unis. D’autant plus si l’on prend en compte les rumeurs d’un troisième lancement d’un trio Yaogan-30. Avec 9 satellites, la constellation aurait une fréquence de revisite extrêmement élevée:

2017-12-03 15_33_58-JSatTrak

Traces au sol de Yaogan-30-01 (vert) , -02 (rouge), and -03 (bleu)

 

Avec une telle constellation, 19 passes par tranche de 24h sont réalisées pour un site à la latitude de Taipei (25° Nord). Et ce sont des passes avec moins de 45° de dépointage, ce qui veut dire que l’angle de vue est relativement proche de la verticale et donc que les passes sont exploitables pour un satellite d’imagerie. Si l’on prend en compte un dépointage maximal de 85°, ce qui reste exploitable pour un satellite d’écoute électronique, alors il y a jusqu’à 54 passes par 24h, et les trous dans la couverture fournie par la constellation durent au plus 22 minutes. Il y a donc une couverture quasi constante.

Pour conclure, la Chine est en train de déployer une constellation à très haute fréquence de revisite, selon toute probabilité en vue d’un usage tactique pendant des opérations militaires. Les déclarations officielles indiquent qu’il s’agirait d’une constellation d’écoute électronique. Si c’est bien le cas, elle fournirait une couverture quasi continue des région autour de 30° Nord. Si par contre, il s’agit en fait d’une constellation d’imagerie, elle fournira quand même une fréquence de revisite extrêmement élevée pour les mêmes régions. En tout état de cause, elle dotera la Chine d’un avantage militaire conséquent.

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<p>Astronome amateur à mes heures perdues, je suis aussi passionné par le secteur spatial, en particulier l’observation de la Terre. Je tiens un blog sur le sujet:<br /> http://satelliteobservation.wordpress.com<br /> et également un compte twitter:<br /> https://twitter.com/stromgade</p>

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