La fin du programme Shenyang FC-31 ?

Il y a quelques jours, une source officieuse mais historiquement proche de l’armée de l’air en Chine indique, dans son blog, « qu’il n’y aura plus de J-31, seulement de FC-31. »

Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’en est-il réellement ? Je vais essayer de donner quelques unes de mes idées ici.

« J-31 » ou FC-31 ?

Avant toute chose, quelle est la différence entre la référence J-xx et celle de FC-xx ? Quelle est son importance ?

On a l’habitude d’entendre le mot « J-31 », utilisé par le plupart de médias chez nous (et chinois aussi), pour désigner cet nouvel avion de chasse monoplace biréacteurs à faible observabilité développé par l’Institut 601 et l’Usine 112 du groupe AVIC.

Mais comme je m’efforce de le rappeler à chaque occasion depuis des années, cette référence est FAUSSE et n’existe pas officiellement.

Je le rappelle sans cesse car la différence est capitale pour un programme d’avion en Chine – seuls les programmes ayant été officiellement approuvés et financés par l’armée, ont droits d’être attribués une référence avec le préfixe J-xx, et ce toujours par l’armée.

Autrement dit, si un programme n’est pas « approuvé et lancé » (立项) par l’armée, AUCUN industriel chinois n’a le droit de le nommer sous la référence J-xx.

D’ailleurs le préfixe exact des programmes d’avion de chasse officialisés devrait être K/JJ-xx selon les normes militaires chinoises, mais cela est une autre histoire.

Le logo officiel du FC-31, avec son nom

Le logo officiel du FC-31, avec son nom : 鹘鹰

C’est donc pour cette raison que le groupe AVIC présente toujours officiellement son avion sous l’appellation 鹘鹰 (Falcon), ou sous la référence FC-31, mais jamais le « J-31 ».

Le FC-xx est donc la référence interne du groupe AVIC, pas de l’armée.

Un exemple concret, le FC-1 de Chengdu qui est dédié à l’export, il n’est jamais appelé le « J-1 ». Bizarrement personne ne fait cette erreur là…

Et quant bien même que le projet FC-31 soit officialisé un jour par l’armée chinoise, sa référence serait plutôt le J-2x que J-3x.

Donc si la rumeur dit qu’il n’y aura plus de « J-31 » mais seulement de FC-31, cela revient à dire que l’armée chinoise a décidé de passer outre de cet avions.

Pour fermer cette petite parenthèse – Il faut se rappeler toujours que parfois il y a seulement un ou deux lettres qui change mais la signification n’est absolument plus la même.

Si je fais maintenant un petit clin d’œil à Benjamin, alias Dorfmeister, qui rejoint notre site en tant qu’auteur et qui est passionné par l’aviation russe, je rappelle aussi que le Su-35 et le Su-35S ne sont pas le même avion et ce n’est pas la même signification derrière ces deux références, et pourtant on continue de voir passer cette erreur tous les jours.

Les besoins de l’armée de l’air et la marine chinoise ?

Si vous êtes le père d’une famille nombreuse et que vous voulez acheter une voiture pour amener vos trois enfants de bas âge à l’école, faire les courses, partir en weekend en famille…, vous ne choisirez probablement jamais un Twingo mais plutôt une Scénic.

De la même manière, un bon client achète un produit parce que ce dernier répond à ses besoins, et surtout pas parce que le produit a quelques gadgets sympathiques et a une belle allure (bon, pour ce dernier point…).

Quelles sont alors les besoins de l’armée de l’air et de la marine chinoise ? Ces besoins inciteront-ils l’acquisition d’un nouveau programme dans la gamme de FC-31 ?

Si on ouvre une carte du monde et on regarde ce que fait la Chine dans les dix dernières années, on remarquera que l’armée chinoise mène des stratégies différentes autour d’elle, à savoir « Dissuader à l’Est, imposer au Sud, et stabiliser à l’Ouest ».

2016 08 28 - La fin du programme Shenyang FC-31 - 07

Face à l’immensité du Pacifique de l’Ouest et au confinement par chaînes d’îles instauré par l’armée américaine plus ses vassaux, et à la situation de faible appui du sol et sur mer avec une capacité de ravitaillement très limitée, l’armée de l’air et la marine chinoise semblent avoir privilégié les vecteurs de grande autonomie, capables de rester en zones de première ligne pour une durée conséquente, et d’accompagner les plateformes de frappe et de multiplication des forces, ainsi que les bâtiments de la marine, aller au-delà de la première chaîne d’îles.

La rapidité, l’autonomie et la puissance de feu seraient donc les trois critères primordiales pour ces vecteurs.

Ainsi on y voit déployer principalement les avions lourds biréacteurs – Le Su-30MKK et MK2, la famille de J-11 et de J-16, ainsi que le chasseur-bombardier JH-7, que ce soit pour l’armée de l’air ou la marine.

Les appareils plus légers comme les J-10 par exemple s’occupent de la défense à l’intérieur de la première chaîne d’îles.

Au Sud, dans le direction de la mer de Chine méridionale, les avions lourds continuent à être privilégié pour une question de la durée de patrouille, même si les pistes et les bases sont construites progressivement sur les principaux îlots.

Et comme pour la direction Est, la grande autonomie et une puissance de feu suffisante des appareils sont clés dans cette partie du monde. On voit donc beaucoup d’unités de J-11BH et de JH-7 rôder au-dessus de la zone.

A l’Ouest, notamment le long de la frontière sino-indienne, la situation est un peu différente. On peut remarquer sur la carte en bas que l’armée de l’air chinoise se masse à l’extrême Ouest et au Sud-Est de la frontière, près des fronts les plus « chauds ».

2016 08 23 - Déploiement de l'AWACS KJ-500 au Tibet - 09

Les appareils de plus faible autonomie comme les J-10 sont donc suffisants et peu provocateurs pour maintenir un statu quo. Ils sont néanmoins appuyés de temps à autre par les JH-7 venant du Nord et par les J-11 de l’Est, en soutien de profondeur

On remarquera qu’à aucun de ces fronts, la « furtivité » (je n’aime pas beaucoup ce mot car elle ne veut strictement rien dire, mais passons), qui en principe permet de réduire le temps de réaction de l’adversaire et d’augmenter la survivabilité de l’avion, n’est fondamentalement utile.

L’autonomie et la capacité d’emport sont, en revanche, des caractéristiques nécessaires quelque soit l’endroit, vu la situation géographique du pays et la doctrine plutôt défensive (pour le moment) de son armée.

Le FC-31 pour l’armée de l’air et la marine chinoise ?

Voyons désormais ce que le FC-31 offre comme performance, sur papier du moins, et s’il peut répondre aux besoins de l’armée chinoise.

Le groupe AVIC avait publié une notice en 2015, lors du 16ème salon aéronautique de Pékin, mentionnant les caractéristiques du FC-31.

Caractéristiques du FC-31

Caractéristiques du FC-31

CaractéristiqueDonnée
Longueur16,8m
Envergure11,5m
MTOW25 000kg
Masse normale au décollage17 500kg
Vitesse maximaleMach 1,8
Plafond16 000m
Facteurs de charge+9 / -3g
Rayon d'action(Réservoirs internes)1 200km
Distance de décollage400m
Distance de roulage600m
Capacité d'emport8 000kg
Durée de vie de la cellule6 000 à 8 000 FH
30 ans

Le FC-31 est positionné, selon le texte, comme un « avion de chasse multi-rôle de 4ème génération (*) » qui vise les besoins du « marché international ».

(*) La 4ème génération dans la classification chinoise correspond à la 5ème génération dans celle des Américains et des Russes.

C’est un avion monoplace biréacteur avec une configuration aérodynamique « classique ». Le groupe aéronautique chinois met en avant quelques atouts de l’avion, comme –

  • la survivabilité
  • la faible observabilité radar et IR et la capacité ECM / ECCM
  • la capacité en « situation awareness » et en multi-rôle
  • la maintenabilité
  • le rapport qualité-prix
Premier prototype de FC-31 en vol de démonstration à Zhuhai

Premier prototype de FC-31 en vol de démonstration à Zhuhai

D’après les chiffres en haut, on constate qu’il est de taille comparable au Rafale, par exemple. C’est donc un avion de chasse moyen d’une masse à vide de classe 10t.

Sans avoir d’autres caractéristiques de l’avion, comme son enveloppe de vol, le taux de virage instantanée et en continu…etc, le FC-31 peut toutefois paraître correct.

En comparaison avec les Su-30MKK, les J-11x et les JH-7, ses 8 000kg d’armements internes et externes sont un peu près équivalents, la vitesse maximale est très inférieure de J-11 mais comparable à JH-7.

En revanche, au niveau de son autonomie, le FC-31 reste inférieur, voir nettement inférieur.

Si on peut parler du « péché », cela en est un gros, je pense, vis à vis des deux gros clients du marché intérieur.

Sur ce point en particulier, j’ai eu l’impression que Shenyang s’est trompé du segment de marché, alors que Chengdu serait en train de développer une version mono-réacteur de J-20, beaucoup plus petite, pour anticiper l’ère post-J-10.

Qui plus est, si l’armée de l’air et la marine chinoise, ou l’une des deux, choisit le FC-31 aujourd’hui, cela revient à introduire un nouveau type d’avion qu’il faut bâtir une toute nouvelle « chaîne » de soutien logistique et de maintenance au sol – surtout il n’utilise pas les mêmes moteurs que les autres (WS-13 contre WS-10), et ce en parallèle de tous les autres avions existants qui ne sont pas prêts à partir à la retraite encore.

Sans parler bien entendu la nécessité de réfléchir à une nouvelle doctrine et l’intégration de cette dernière dans l’existante, la formation et la transformation des pilotes…etc.

En somme, un positionnement de l’avion peu distingué, un gain capacitaire pas forcément substantiel, mais un coût supplémentaire pour le MCO qui pourrait fortement augmenter, et il viendra surtout perturber un écosystème et la doctrine à peine stabilisée.

Fan-art

Fan-art

Je ne serai donc pas surpris si la rumeur, selon laquelle ni l’armée de l’air ni la marine chinoise ne l’a choisit, est confirmée.

Certains peuvent aussi penser aux forces aéronavales que la Chine est en train de construire, alors pourquoi ne pas remplacer le J-15 par le FC-31 ? Après tout, l’US Navy passe aussi aux F-35C donc il faut « suivre », non ?

Mais si on reprend le même raisonnement qu’on a développé en haut – qu’est-ce qu’un FC-31 pourra apporter de plus par rapport à un J-15 à peine admis au service actif, et ce pour quel prix et quel effort supplémentaire, et comment tout ceci s’intègre dans un planning global de montée en puissance ?

Si c’est pour faire du « bling bling » ou « comme les grands », je ne pense pas que ce soit la pratique courante de la marine chinoise, où le budget continue à être très serré d’après mes sources.

« On préfère quelque chose qui marche rapidement, et non des choses qui marcheront potentiellement mieux mais on ne sait pas quand », dit l’un des anciens officiers techniques de la marine chinoise. « On y va par étape, de manière réfléchie. On ne peut pas se permettre des grands bonds en avant, c’est beaucoup trop risqué. »

Le FC-31 pour Shenyang et le groupe AVIC

L’Institut 601 de Shenyang a été longtemps le plus grand bureau d’études aéronautique en Chine, les personnes du secteur se rappellent encore le surnom donné à cet institut – 老大哥所, qui veut dire « Institut grand frère ». Et il faut dire que les premières pré-études fondamentales en avion de faible observabilité ont pratiquement toutes été menées par Shenyang dans les années 80′ à 90′.

Mais après avoir perdu deux fois contre l’Institut 611 de Chengdu, la première fois au programme J-10, et la deuxième au programme J-20, Shenyang se focalise désormais à la conception et à la production des appareils issue du design russe, comme les J-11x, les J-15 et les J-16.

Ces appareils, moins « indigène » certes, restent des piliers plus qu’importants pour l’armée de l’air et la marine chinoise.

2016 08 28 - La fin du programme Shenyang FC-31 - 09

« Sharp Sword » (à gauche) et « Divine Eagle »

Il y a aussi quelques belles réalisations au niveau des drones, comme l’UCAV Sharp Sword ou le HALE Divine Eagle, mais rien ne vaut un bel programme d’avion de première ligne pour la notoriété d’un bureau d’études aéronautique.

Depuis le 26 Novembre 1986 que l’Institut 601 mène les premiers études de faible observabilité en Chine, ce bureau d’études basé à Shenyang a lancé plus d’une trentaine de projets en interne, ou dans le cadre financé par l’armée, sur les sujets de la furtivité et de la survivabilité d’un appareil futur.

Il a proposé durant 20 ans plusieurs configurations aérodynamiques différentes – Tri-plan; entrée d’air BUMP ou CARET – comme la Configuration 91, 93, 98…, et ce jusqu’à fin Octobre 2007, où le département général des équipements de l’armée chinoise a finalement choisi la proposition faite par l’Institut 611 de Chengdu, qui est devenu le programme J-20.

Configuration "Nouveau 93"

Configuration « Nouveau 93 »

Les dirigeants de l’Institut 601 ont alors décidé de créer un nouveau projet d’avion, sur ses fonds propres et en basant sur les travaux déjà réalisés, afin de, je cite : « accroître la compétitivité et assurer l’avenir de l’Institut, et maintenir les compétences de ses équipes ». (Page 174 de l’autobiographie de l’Ingénieur en chef LI Tian, Institut 601)

Ce projet, c’est le FC-31.

C’est pour ces raisons que le projet devrait pouvoir continuer, malgré un contexte interne et externe peu favorable, du moins jusqu’au premier vol du deuxième prototype qui aura lieu avant la fin d’année.

Maquette du deuxième prototype de FC-31 qui devrait effectuer son vol inaugural avant fin 2016

Maquette du deuxième prototype de FC-31 qui devrait effectuer son vol inaugural avant fin 2016

Quant au marché externe pour le FC-31, je reste assez sceptique personnellement. Les contrats d’avion de chasse sont avant tout des contrats politiques. Si on fait partie d’une « bande » alors on achètera des avions de la « bande ».

Shenyang offre une maquette de FC-31 aux dirigeants de l'armée de l'air pakistanaise

Shenyang offre une maquette de FC-31 aux dirigeants de l’armée de l’air pakistanaise

Pour le segment du marche qu’adresse le FC-31, à savoir un chasseur polyvalent de taille moyenne, ceux qui ont les besoins pour ce type d’appareil et surtout capable de se l’offrir, aussi bien à l’achat qu’à l’exploitation, ont pratiquement tous finalisé leur achats récemment. Qui plus est ces marchés restent la chasse gardée des acteurs occidentaux ou russe.

Et pour les quelques pays restants qui auraient potentiellement les besoins, comme le Pakistan ou quelques pays africains et sud-américains, je doute qu’ils puissent supporter financièrement le coût opérationnel sur la durée.

Le Pakistan par exemple a déjà le programme FC-1 / JF-17 à digérer en moyen terme.

Il reste éventuellement l’Iran et la Turquie, mais ça reste (très) discutable d’un point de vue politique et technologique.

L’affaire à suivre.

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdus dans ses pensées, pourtant ce responsable technique en aéronautique essaie chaque jour de partager avec vous les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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