La Chine révèle ses premiers essais antimissiles

Depuis quelques jours, un chercheur militaire chinois qui travaille dans le domaine de défense antimissile a fait l’objet d’une large couverture médiatique chez les principaux médias étatiques chinois.

Le général de brigade CHENG De Ming

Le général de brigade CHENG De Ming

Pas moins de 30 articles de presse publiés par le Quotidien du peuple, le China National Radio, le journal de l’armée chinoise et d’autres médias de l’Etat chinois ont détaillé la vie et les travaux de ce chercheur. Des vidéos montrant une partie des deux premières interceptions mi-course du pays ont également été diffusées par la télévision nationale CCTV et une chaîne de l’armée chinoise.

Ce chercheur, c’est le général de brigade CHEN De Ming (陈德明). Il travaille à l’Unité 63620 qui est rattachée à la base de lancement de Jiuquan (connu aussi sous le nom de la base n°20, ou le JSLC en civil). Jiuquan est également l’un des 4 centres de lancement spatial chinois.

L’Unité 63620 appartient au département général d’équipement de l’armée chinoise et s’occupe des essais expérimentaux de missile au JSLC. Les travaux de CHENG portent principalement sur l’évaluation des essais balistiques, la recherche en orbitographie, la construction du site d’essais antimissiles et la conception générale de lancement.

Entré dans l’armée chinoise il y a 26 ans, CHENG a déjà participé à quelques centaines d’essais balistiques et a remporté 19 prix nationaux et militaires de progrès technologique. 13 projets qu’il dirigait ont été brevetés. Aujourd’hui il est responsable adjoint d’un comité d’experts du programme 863 (recherches fondamentales) dans le domaine antimissile.

Alors que savons-nous exactement sur les deux premiers essais antimissiles de la Chine ?

 

Les deux premiers essais antimissiles chinois

Le 11 Janvier 2010, l’agence de presse chinoise Xinhua a publié un court communiqué indiquant que le pays a mené avec succès un (premier) essai antimissile mi-course sur son territoire. L’essai a « atteint les objectifs attendus » et il est de « nature défensive et ne vise aucun pays ».

Aucun détail technique n’a été donné officiellement, mais le site WikiLeaks a révélé, un jour après l’essai chinois, un télégramme diplomatique classé que le secrétaire d’État des États-Unis a adressé aux alliés, dont la France et quelques pays asiatiques, pour leur informer de la situation et de la marche à suivre.

Hormis les consignes et les considérations politiques, on peut extraire quelques détails techniques intéressants dans ce télex NOFORN concernant le premier essai chinois :

The U.S. Intelligence Community assesses that on 11 January 2010, China launched an SC-19 missile from the Korla Missile Test Complex and successfully intercepted a near-simultaneously launched CSS-X-11 medium-range ballistic missile launched from the Shuangchengzi Space and Missile Center.

The CSS-X-11 was launched from Shuangchengzi at 1150:00Z; the SC-19 was launched from Korla at 1152:42Z.

U.S. missile warning satellites detected each missile’s powered flight as well as the intercept, which occurred at 1157:31Z at an altitude of approximately 250 kilometers.

No debris from this test remains on-orbit.

On peut donc lire qu’un intercepteur est décollé du complexe de Korla (voir l’un de mes articles) à 19h50 heure de Pékin, tandis que le missile-cible est décollé du JSLC, où se trouve notre chercheur en question, avant qu’il soit abattu 289s après, à une altitude d’environ 250km.

On est donc dans le domaine d’une interception exo-atmosphérique.

Site du radar de télémétrie longue portée à Korla

Site du radar de télémétrie longue portée à Korla

Si les 250km correspondent à l’apogée des deux missiles (très approximativement), alors la vitesse des deux missiles en fin de phase propulsée et au moment de l’impact devait être au moins supérieure ou égale à 2,8km/s, soit une vitesse relative supérieure à 5km/s.

Cette vitesse nous permet d’en déduire que l’intercepteur chinois serait un modèle proche du THAAD américain (dont la vitesse maximale est de 2,8km/s également), et que le missile-cible a une portée un peu supérieure à 1 000km – trop longue pour être un SRBM comme le DF-11 ou le DF-15, trop courte pour être un DF-21. Il s’agirait donc un modèle intermédiaire, qui est probablement le DF-16 que j’ai parlé dans un article dédié il y a deux jours.

Je ne retrouve plus les NOTAMs de l’époque pour ce premier essai chinois, donc il m’est impossible d’analyser la trajectoire des deux engins, mais ils devraient être, dans tous les cas, sous la surveillance du radar de télémétrie longue portée en bande L situé à Korla. Ce dernier a une portée de 1 500km environ (certains documents disent 3 000km mais j’ai l’habitude de prendre le chiffre le plus pessimiste).

Et voici la vidéo de ce premier essai que j’ai extrait de celle de CCTV, il n’est pas exclut que certains passages aient été mélangés avec d’autres, et il est une évidence que « l’impact » que vous voyez n’est qu’une image de synthèse –

Dans cette première vidéo, on peut entendre dans la salle de contrôle de JSLC les voix annonçant « le vol est nominal pour le missile-cible et le missile-intercepteur ».

Le deuxième essai antimissile chinois a eu lieu deux ans plus tard, au 27 Janvier 2013. Le communiqué du Ministère chinois de la défense indique qu’il s’agissait d’un autre essai antimissile mi-course. Et cette fois-ci grâce aux NOTAMs qui sont encore consultables, on peut retracer les trajectoires possibles du missile-intercepteur et du missile-cible.

Dans ce schéma en bas qui reprend les éléments des NOTAMs correspondants, les liges jaunes représentent les segments de vol fermés à tout survol, le cercle jaune d’un rayon de 200km et centré sur le point de coordonnées N3750E09050 correspondrait au point d’impact entre l’intercepteur et sa cible. Les lignes blanches seraient donc la trajectoire des deux missiles.

2016 07 25 - La Chine révèle ses essais antimissiles - 03

Les NOTAMs du 2ème essai antimissile chinois

Les lancements étant avoir lieu entre 20h00 et 21h00 heure locale, ils ont été photographiés par des civils, à plusieurs endroits différents en Chine, qui croyaient aux OVNIs. Voici quelques unes de ces photos –

Selon l’analyse d’un professeur universitaire basant sur ces photos, les lieux d’observation où elles ont été prises et la ligne de terminateur solaire (ligne fictive qui sépare les faces éclairées et non éclairées de la Terre), le missile antimissile se trouverait à minimum 180km d’altitude avant la séparation du KKV (Kinetic Kill Vehicle).

On peut donc raisonnablement penser qu’on est dans le même genre d’essai que la première fois et le profil de vol de ces deux essais chinois serait alors sensiblement identiques.

Et dans cette vidéo que j’ai extrait de nouveau, on peut voir le décollage de ce qui pourrait être le missile-intercepteur (bien que j’ai toujours un doute), lors du 2ème essai antimissile chinois –

Cette image en bas devrait correspondre à la salle de contrôle du complexe de lancement antimissile à Korla. On voit dans le coin en haut à droite ce qu’il pourrait être le TEL du missile-intercepteur –

Salle de contrôle de Korla (??)

Salle de contrôle de Korla (??)

D’après ces premiers éléments, on peut en déduire que certains aspects du missile-intercepteur se rapprochent du missile américain THAAD. La question maintenant est, qui est-il ?

HQ-19, l’un des premiers missiles antibalistiques chinois

Tout porte à croire que le missile évalué dans ces deux premiers essais antimissiles chinois est le HQ-19.

Des fragments d’information autour des technologies antimissiles chinoises sont apparus vers le milieu des années 90′, d’un côté sur le programme 863-409 qui, d’après les éléments que j’ai, correspond à un programme de recherche fondamentale sur l’ensemble des technologies nécessaires pour construire un système de guidage infrarouge endo-exo-atmosphérique.

D’un autre côté, on apprend que le développement d’un KKV miniaturisé (35kg ??) est démarré vers 1995 sous le cadre du programme 863-801 (certaines sources parlent de 863-805). Le premier vol suspensif de KKV a eu lieu en 1999, faisant la Chine le 2ème pays au monde d’avoir effectué ce genre de test.

Mais la toute première fois que le nom de HQ-19 a été révélé c’était dans un document R&D publié par le groupe CASC en 2010, dans lequel a également mentionné un autre missile antimissile HQ-26de l’institut SAST.

2016 07 25 - La Chine révèle ses essais antimissiles - 07

HQ-19 (??)

En assemblant les différentes publications officielles, on est capable de tracer un premier portrait du HQ-19 :

  • Le projet, piloté par l’Académie n°2 du groupe CASIC, avec la co-participation du CASC, avance « sérieusement » depuis 2006.
  • Il s’agit d’un missile à 2 étages qui utilise un propergol solide appelé N-15B, qui dérive du NEPE, avec une impulsion spécifique de 260s au niveau de la mer.
  • Il pèse dans les 1 000kg et sa longueur serait « plus courte que le HQ-9 », pour un diamètre du premier étage avoisinant un mètre environ.
  • La coque est faite du fibre carbone, avec également l’utilisation de la composite à base de titane.
  • Le KKV est de guidage double, dont l’imagerie IR.

Aucune photo de HQ-19 n’a été diffusée jusqu’à présent, sauf peut-être une « mini-photo » apparue sur le site d’une filiale de CASC que vous voyez à droit, qui ne correspond à aucun des missiles chinois connus.

Et on peut remarquer que, le missile à droite se ressemble fortement à celui qui est apparu dans l’une des vidéos en haut (voir capture d’écran en bas), mais je n’ai pas la certitude de dire aujourd’hui s’il s’agit du HQ-19 ou pas –

Missile HQ-19 (??)

Missile HQ-19 (??)

En tout cas ils se ressemblent à un autre missile du groupe CASC dont le 1er étage pèse 2 360kg, que j’ai vu dans un document R&D daté du 26 Mai 2014.

Un autre missile développé par le groupe CASC

Un autre missile développé par le groupe CASC

Que le missile qu’on voit dans les vidéos soit le HQ-19 ou pas, au moins deux autres missiles antimissiles chinois sont en développement ou en cours de déploiement, il s’agit du HQ-29 qui peut être considéré comme le PAC-3 chinois, et du HQ-26 qui est un voisin proche de RIM-161 Standard Missile 3.

En parallèle, les Américains ont identifié / donné 3 autres noms aussi, à savoir DN-1, DN-2 et DN-3. Bille Getz a notamment nommé explicitement le missile utilisé dans l’essai du 1er Novembre 2015 le DN-3. Ils devraient correspondre aux missiles anti-satellites (ASAT) ou des GBI-like.

Quelques mots sur CHEN De Ming & co

Au fait, comme vous pouvez le voir, la Chine ne révèle concrètement que peu d’éléments sur ses deux premiers essais antimissiles.

Les articles parlent beaucoup de la vie et de la personnalité de CHEN De Ming à travers des petites histoires, mais pratiquement aucun détail sur les essais n’a été donné, ni même le lieu exact des lancements (même si on le sait déjà). On peut donc se demander pourquoi les choses sont rendues comme ça au public, et à ce moment précis ?

Connaissant les Chinois et leur « habitude » de communication, on pourrait bien être dans l’un de ces 3 cas :

  1. Une réalisation majeure faite par la dite-personne
  2. La célébration d’un événement interne important, comme XXème assemblée générale, XXème anniversaire du parti communiste…etc.
  3. Un message dédié à l’extérieur

On pourrait d’ore et déjà exclure le point 2, car aucun événement important est attendu ces prochains jours. Si c’est en raison du point 1, on pourrait peut-être faire le lien avec un essai du 12 Juillet dernier, seulement je n’ai eu aucun écho de la part des Américains.

Si c’est le point 3, c’est à dire un message musclé envoyé à un pays en particulier, on peut bien évidemment penser à l’accord du déploiement de THAAD au Sud de la Corée du Sud, qui a suscité quelques vives réactions de la Chine envers les Etats Unis.

Mais, quel est l’intérêt de rappeler aux Américains que les Chinois aussi ont leur propre système antimissile, alors que ce déploiement de THAAD ne nuira pratiquement en rien la capacité de dissuasion nucléaire chinoise, sauf peut-être permettre aux Etats Unis de collecter certaines informations ?

Pour l’heure, je n’ai pas encore trouvé de réponse à cette question.

Mais j’ai quant même appris quelques « anecdotes » dans les articles publiés, comme par exemple les processus chinois demandent habituellement qu’un SRBM soit tiré 9 fois avant de pouvoir le valider et l’admettre au service actif, alors que pour le DF-15 à l’époque, le budget du programme ne pouvait supporter que 4 essais.

En plus, le champ de tir d’essai de l’époque n’est large que de 442km, et si les Chinois veulent évaluer la précision de DF-15 sur sa portée maximale, à savoir 600km, ils sont obligés de les tirer en trajectoire tendue ou spécifique, ce qui, avec les anciennes méthodes de calcul, ne permettra pas de valider correctement la précision en CEP du missile.

C’est CHEN De Ming qui a travaillé et mis en pratique une nouvelle méthode d’évaluation, qui a permis de tester avec précision un missile de plus longue portée dans un champ de tir plus court, avec en plus moins de missiles.

Bien sûr le champ de tir d’aujourd’hui est plusieurs fois plus grand qu’avant, mais les missiles ont aussi évolués. Et la méthode de CHEN s’est révélé correcte quand les DF-15 pouvaient enfin être lancés « normalement » sur toute sa portée, les valeurs mesurées et les valeurs prédites se coïncident.

Une autre anecdote que j’ai pu lire concerne un « missile stratégique » (intercontinental donc) de 2ème génération qui a échoué son dernier tir avant validation en été 2013, la tête s’est décomposée en vol sans que les équipes de récupération puissent la retrouver durant plus de 2 mois après le tir. C’est CHEN qui a recalculé une nouvelle zone de chute probable ce qui a permis de retrouver la tête avec une déviation de seulement 1km.

Pour finir sur ce chercheur-général, qui a démissionné trois fois de son poste qu’il a jugé trop « administratif » et trop de paperasse, une photo sur lui a attiré mon attention –

CHEN De Ming et un endroit particulier

CHEN De Ming et un endroit particulier

Apparemment ce monsieur aime les cartes, dans son bureau il y a forcément une grande carte du monde. On voit dans cette photo qu’il a mis le doigt (je viens de remarquer quel doigt il a sorti aussi…) à un endroit qui m’interpelle. Je l’ai déjà vu quelques parts…

C’est en cherchant dans mes archives que je sais pourquoi il a mis THE doigt ici –

2016 07 25 - La Chine révèle ses essais antimissiles - 10

Ce que vous voyez dans cette image Google Earth sont des éléments de NOTAMs du 3ème essai antimissile chinois qui a eu lieu le 23 Juillet 2014, la fois où les Américains crient au scandale ASAT (comme d’habitude) et les Russes disent que c’est uniquement bon pour abattre les missiles balistiques de moins de 300km de portée (finalement, comme d’habitude aussi).

L’endroit où il montrait correspondrait donc, à mon avis, aux zones de chute théorique du missile-intercepteur une fois retombé sur Terre.

Maintenant CHEN a aussi mis le doigt ailleurs, mais cette fois-ci je ne sais plus ce qu’il voulait dire…

L’affaire à résoudre…

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdus dans ses pensées, pourtant ce responsable technique en aéronautique essaie chaque jour de partager avec vous les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

Latest comments
  • I’ve noticed that the footage of the missile impact is actually animated. What do you think?

    • One last question…

      Do you think the 2010 ABM test was conducted with a HQ-19 or DN-1 missile?

        • Thank you again for your prompt answer and detailed & hard work!

          Thus, can we conclude that the DN-1/2/3 have not been tested yet (since both midcourse tests were done by HQ-19s)?

          Thanks!

  • Dear Mr. Kenhmann: We would like to use your « Figure 1 » image of what may be the hq-19 but require your permission to link to your web page. Many Thanks For YOur Reply, Sincerely, Rick Fisher, Janes Defence Weekly

  • Very interesting post, Henri!

    I just have a couple of questions:

    1. Was the 2010 test really an endo-atmospheric test? I thought it was a SC-19 interceptor.
    2. Was the 2013 test endo- or exo-atmospheric?
    3. Does the DN-3 interceptor exist?
    4. Has the HQ-29 and HQ-26 been tested?

    Thank you!

      • Keep up the great work!

        Just one question: wasn’t the HQ-29 first tested in 2011, not 2013?

          • Thanks, Henri! Your expertise has shed an incredible amount of light on this secretive matter!

            Hence, is my following summary correct?

            DN-1/2/3: ASAT + midcourse missile
            HQ-19: indo/exo-atmospheric interceptor (THAAD-LIKE)
            HQ-29: endo-atmospheric terminal interceptor (PAC-3-like)
            HQ-26: Exo-atmospheric interceptor (SM-3-like)

            Other SAM with ABM capabilities include HQ-9B and HQ-16G?

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