La Chine a-t-elle fait renaître l’Arsenal Ship, mais en semi-submersible ?

La Chine pourrait être en train de concevoir une nouvelle classe de navire de guerre qui reprend, en partie du moins, le concept de l’Arsenal Ship mais sous forme de semi-submersible. C’est en tout cas ce qui laisse croire une nouvelle rumeur qui circule depuis la semaine dernière.

Arsenal shipSelon cette source chinoise, le projet d’une plateforme « omni-rôles » dont le déplacement dépasse les « milliers de tonne » serait lancé.

L’image diffusée par la même source dessine ainsi un navire semi-submersible disposant de deux massifs, situés à l’avant et à l’arrière, et entre lesquels se trouvent un certain nombre de silos de lancement vertical.

L’auteur indique également que le bâtiment ne peut pas entièrement plonger sous l’eau, et qu’il est capable d’opérer seul sans être accompagné d’un groupe aéronaval, pour adresser des cibles aussi bien aériennes, sous-marines, navales et au sol.

Alors est-ce qu’il s’agit d’un énième fantasme d’amateur « putaclic », comme disaient certains, pour rêver de faire comme « les grands » en son temps avec le concept grandiose de l’Arsenal ship ?

Et bien, peut-être pas pour cette fois-ci.

C’était en Août 2016 lorsque l’on a vu passer un drôle de crobard dans un reportage télévisé local, qui rend hommage à un enseignant-chercheur de l’Université d’ingénieur de la marine chinoise, mort dans un cancer à l’âge de 49 ans. D’après la présentation, l’homme a fortement contribué aux études de l’hydrodynamique et à la performance de navigation des navires militaires en Chine.

Arsenal ship

Croquis apparu dans un reportage télévisé sur le professeur DONG Wen Cai (Extrait : 湖北新闻)

Après l’échange avec un ami, expert en conception navale, sur ce qu’il pourrait être comme type de navire, ce dernier pense qu’il s’agisse d’une « petite barcasse à froud élevé avec mise en équation de résistance totale Rt donc de la traîne non archimèdienne, avec une coque en V semi-planant disposant des volumes latéraux (ballasts ??), et une double paire de stabilos non escamotables aux dimensions différentes ».

« …bref le mec (un hydro) bosse sur un projet de bateau rapide… », rajoute-il.

Plusieurs pistes avaient donc été avancées dans notre discussion – un nouveau ravitailleur pour suivre un groupe aéronaval, une sorte de semi-submersible rapide d’infiltration comme le modèle I-SILC utilisé par les Nord Coréens, ou encore un semi-submersible comme celui construit en 2013 pour la marine israélienne pour remplacer la classe Alligator.

Mais aucune de ces hypothèses ne paraît totalement convaincante.

Quelques jours après, la chaîne de télévision militaire chinoise CCTV-7 a diffusé un autre reportage sur ce même chercheur DONG Wen Cai (董文才), et on aperçoit dans un passage un navire-drone de trois à quatre mètres de long, probablement un prototype, en train d’effectuer des essais au lac.

La curiosité nous amène à creuser davantage sur les derniers sujets d’étude de ce chercheur militaire chinois, qui a été décoré 4 fois au niveau national pour ses recherches et qui a dirigé les travaux d’une vingtaine de doctorant.

On apprend alors que DONG travaillait depuis une dizaine d’année sur deux thèmes principaux – la réduction active de la traînée par la formation d’une couche de bulle sous la coque, et une nouvelle plateforme conceptuelle appelé HSWPVW (High Speed Wave Piercing Vehicle with Wings), qui combine les concepts de monocoque grande vitesse, hydroglisseur perçant et semi-submersible.

Ce deuxième thème a notamment fait l’objet d’un sujet majeur financé par la NSFC, une fondation directement rattachée au Conseil des affaires de l’État qui est présidé par le Premier ministre chinois, entre 2009 et 2011.

D’après quelques documents universitaires co-écrits par DONG rendus publics, le HSWPVW est un navire qui est conçu pour permuter entre 4 modes de navigation différents en fonction des besoins – immergé à profondeur périscopique, semi-submersible, navigation de surface à vitesse normale, et semi-planant à grande vitesse.

Après quelques années de pré-études théoriques, les recherches de l’équipe de l’Université d’ingénierie de la marine chinoise, dirigée par DONG et assisté par l’Institut 701 du groupe naval chinois CSIC, semblent avoir avancé de grand pas et ont terminé les essais de démonstration en Octobre 2013, avec un navire à l’échelle réduite téléguidé pesant environ une tonne.

Certains résultats de recherche ont été directement appliqués dans le développement de navire « de catégorie milliers de tonne », selon le rapport soumis au comité de la NSFC.

Un article publié en Septembre 2016 par l’agence de presse Xinhua donne même une précision importante sur ces essais – il s’agissait de la phrase de démonstration technologique d’un projet (militaire) majeur appelé « Nouvelle plateforme de combat rapide ».

La mort de DONG en Janvier 2016 fait que nous n’avons plus entendu parler de la suite du projet, du moins dans la presse. Mais un autre chercheur militaire très emblématique, MA Wei Ming (马伟明), spécialiste en génie électrique et propulsion navale de la marine chinoise et académicien à l’Académie chinoise de l’Ingénierie, a évoqué en Avril cette année la notion du « navire omni-rôles », qui « bouleversera le style de combat naval existant ».

Ce navire « tout puissant » fait alors penser à l’Arsenal ship, un concept émergé en 1988 aux Etats Unis et soutenu par Jeremy BOORDA, ancien amiral et 25ème chef des Opérations navales de l’US Navy, dont l’objectif est de proposer une solution alternative aux capacités de projection que représente un groupe aéronaval autour de porte-avions.

Tout comme l’Arsenal ship américain, MA parle d’un navire dont le rayon de combat s’étend jusqu’à 1 000 km, avec de nombreux missiles et des armes à énergie dirigée, rendu possible grâce aux avancés récents dans le domaine électromagnétique en Chine.

On ignore pour le moment s’il y a un lien direct entre le projet de cette « nouvelle plateforme de combat rapide » HSWPVW sur lequel travaille le professeur DONG, et le « navire omni-rôles » évoqué par MA, mais on peut d’ores et déjà supposer que la marine chinoise étudie très activement sur ses navires de combat d’après-demain, alors qu’une nouvelle génération de navire de première ligne chinois – comme la frégate Type 054B de 4 000 tonnes, le destroyer moyen Type 052D de 6 000 tonnes, et le destroyer polyvalent Type 055 de 12 000 tonnes pour ne citer qu’eux – est en cours de construction actuellement.

Est-ce réaliste et réalisable de concevoir un Arsenal ship semi-submersible ? Nos compétences sont limitées pour en parler intelligemment. Il dépendra certainement de la vision de la marine chinoise sur les combats navals de lendemain et aussi les principales menaces qu’elle pourra faire face, à commencer par les groupes aéronavals par exemple, qui constituent encore aujourd’hui, 100 ans après leurs apparitions, l’outil de projection de force le plus efficace.

Mais on pourra imaginer, de manière utopique peut-être, une plateforme semi-submersible furtif, déplaçant entre 6 000 et 12 000 tonnes et hautement automatisé, qui servira comme l’un des points de pivot pour accroître la puissance de feu d’une marine articulée autour de quelques groupes aéronavals, en s’appuyant essentiellement sur les données reçues par d’autres capteurs distribués.

Et ce concept de plateforme porteuse d’armes presque « aveugle » n’est pas nouveau pour la marine chinoise, en réalité. Le patrouilleur lance-missile furtif Type 22, conçu spécialement après la crise du détroit de Taïwan en 1996, est un exemple typique.

Faiblement équipé en capteurs, sauf ceux nécessaires pour ses besoins de navigation, le Type 22 construit à plus de 80 exemplaires sert principalement comme plateforme de lancement pour la marine chinoise. Le navire utilise quasi-exclusivement les paramètres de tir reçus d’ailleurs pour lancer ses 8 missiles anti-navires, en s’approchant suffisamment près de ses cibles comme les porte-avions et ses navires d’escorte grâce à sa furtivité soigneusement travaillée.

Type 22

Les FAC Type 22

Bien entendu, il reste encore de nombreuses interrogations sur ce type de concept semi-submersible, si en plus il est utilisé de la même manière que l’Arsenal ship du départ.

Comment il peut s’intégrer dans le système des systèmes existants de la marine chinoise ? Quelle sera la doctrine d’utilisation ? Quel est le meilleur déplacement pour ce navire ? Quel type de propulsion – nucléaire, CODOG, CODAD – sera le plus adapté à ses multi-modes de navigation et à ses besoins ? Comment peut-il s’assurer de rester « connecté » aux restants du monde ? Quid de sa fiabilité et la maintenabilité si le navire est hautement automatisé ? …etc…etc.

Arsenal ship

Concept de frégate semi-submersible imaginé par Erbil SERTER (Image : Jane’s IDR Quarterly report 1997)

Quoiqu’il en soit, si le projet existe réellement, il fait aussi penser à la frégate semi-submersible de 3 000 tonnes dessinée par Erbil SERTER dans les années 90′. Et compte tenu de la progression des études et les quelques dates que l’on connait à ce jour, il est peu probable que les chantiers navals chinois aient déjà démarré la construction d’un tel Arsenal ship semi-submersible comme prétendent certains médias, en Chine comme ailleurs.

On peut, en revanche, raisonnablement penser qu’un projet concret de navire de guerre, ou du moins un navire expérimental, ait été approuvé et qui donne l’autorisation à certains bureaux d’études chinois, comme l’Institut 701 du groupe CSIC par exemple, de démarrer officiellement la conception initiale, maintenant que les pré-études sont à priori terminées.

A suivre.

Henri K.

 

Annexe : Cet article est dédié à mon ami Daniel pour ses explications passionnantes sur les différents sujets en bateaux et construction navale. Un grand merci.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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