La Chine développe deux nouveaux systèmes de missile balistique aéroporté

Alors que la Russie a annoncé officiellement la mise en service d’un nouveau missile hypersonique connu sous le nom de Kh-47M2 « Kinjhal » ¹, qui n’est ni plus ni moins un système de missile balistique aéroporté, la Chine de son côté serait également en train de développer deux vecteurs du même concept mais cette fois-ci en toute discrétion.

La nouvelle a d’abord été révélée au début du mois Mars par le Général de corps d’armée Robert Ashley, directeur du Defense Intelligence Agency (DIA) américain, dans son témoignage devant le Comité des forces armées du Sénat sur les menaces à la sécurité nationale.

These capabilities are being augmented with two new air-launched ballistic missiles, one of which may include a nuclear payload – ‎Lt. Gen. Robert Ashley

Ashley indique, dans son discours, que la force des fusées chinoises est en train de renforcer ses moyens conventionnels et nucléaires pour frapper de manière précise les cibles situées jusqu’à Guam, qui est la principale base militaire américaine dans le Pacifique Ouest, en s’appuyant à la fois sur le missile balistique anti-navire DF-21 (en fait le DF-21D) et aussi le missile longue portée DF-26, lui-même capable de frapper des cibles fixes au sol ou mobiles à la mer. Tout ceci est complété par une panoplie grandissant de missile de croisière en tout genre, ainsi que « deux nouveaux missiles balistiques aéroportés, dont l’un pourrait porter une charge nucléaire ».

La déclaration du directeur de la DIA, si elle donne une certaine crédibilité sur l’existence d’un tel programme de développement en Chine, ne vient confirmer qu’en réalité des rumeurs circulant depuis deux ans, affirmant qu’une plateforme capable de transporter un missile balistique anti-navire à portée moyenne – dérivée du bombardier H-6K et équipé d’une perche de ravitaillement pour maintenir ou accroître son rayon d’action – aurait atteint le stade de développement final. Le premier vol inaugural aurait eu lieu en Décembre 2016.

Et la référence de H-6N, dont la signification n’est pas connue à ce jour, apparaît aussi dans certaines publications récentes de l’avionneur chinois AVIC (voir notre dossier « H-6N, H-X… Les programmes de bombardier chinois se multiplient »).

Ne connaissant pas sa désignation officielle donnée par l’armée chinoise, les services de renseignement américains ont référencé l’un de ces deux nouveaux missiles chinois le « CH-AS-X-13 », AS pour Anti-Ship probablement, et estimant la portée de l’engin à environ 3 000 km.

Et selon des sources du gouvernement américain, relayées par notre collègue Ankit Panda dans The Diplomat, ce missile chinois aurait déjà effectué cinq tirs d’essai. Le premier a eu lieu en Décembre 2016, et le dernier à la dernière semaine du mois de Janvier cette année.

S’il est difficile de reconstituer avec des sources ouvertes le premier test en vol du système, car pas moins de 17 activités assimilées balistiques ont été recensées durant le seul mois de Décembre en 2016, le dernier essai datant de Janvier 2018 paraît plus facile à tracer.

En effet, si on filtre dans les messages aux navigants aériens (NOTAM) valides entre le 28 et le 31 Janvier cette année et autour de la base aérienne Dingxing où la plupart des essais d’armement aérien chinois a lieu, on pense que ce cinquième test indiqué par les sources américaines aurait eu lieu soit le 30 Janvier entre 15h20 et 16h10 heure de Pékin, ou le 31 Janvier à deux fenêtres distinctes.

A0321/18
Q) ZLHW/QARLC/IV/NBO/E/000/999/
A) ZLHW B) 1801300720 C) 1801300810
E) THE FLW SEGMENTS OF ATS RTE CLSD:
1. V67: NUKTI – JIAYUGUAN VOR’CHW’.
2. B215: IBANO – NUKTI.
3. G470: IBANO-BIKNO.
4. W191: MOVBI – KARVI.
5. W187: KARVI-TUSLI – OBDEG.
6. W192: TUSLI – RUSDI.
7. THE SEGMENTS WI AN AREA CENTERED AT ZLDH AIRPORT WITH RADIUS OF
60KM CLSD.

A0319/18
Q) ZWUQ/QARLC/IV/NBO/E/000/999/
A) ZWUQ B) 1801300720 C) 1801300810
E) THE FLW SEGMENTS OF ATS RTE CLSD:
1. W192: ESDEX-RUSDI.
2. W187: SADAN-OBDEG.
3. Y1: SADAN-MAGOD.
4. L888: SADAN-TONAX.
5. W112: 300KM EAST OF HOTAN VOR’HTN’-ADMUX.
F) GND G) UNL

Missile

les NOTAMs A0321/18 et A0319/18 (Image : East Pendulum)

Tout comme le « Kinjhal » dont le développement est basé sur un missile balistique Sol-Sol russe à courte portée 9M723 (du système 9K720 Iskander), on pense que les ingénieurs du groupe missilier chinois CASIC ont adopté la même approche, pour réduire le cycle de développe, en basant la conception du « CH-AS-X-13 » sur le missile balistique à moyenne portée DF-21, et plus précisément l’AShBM DF-21D si le nouveau missile a effectivement pour vocation de frapper des grandes cibles navales à la mer.

Etant donnée la taille relativement imposante du DF-21 / DF-21D, qui mesure 1,4 mètres de diamètre et 10,7 mètres de long pour la version terrestre, il n’est absolument pas étonnant de voir que les Chinois aient besoin de concevoir une plus grande plateforme que le MiG-31K pour transporter et lancer le nouveau missile.

Quant à la portée estimée de 3 000 km du « CH-AS-X-13 » contre 1 500 km environ pour le DF-21D, cela reste cohérent quand on sait que la portée annoncée du « Kinjhal » a été multipliée par quatre par rapport à son jumeau Sol-Sol.

Missile

Les TELs de DF-21D (en bas) et ceux de DF-26 d’une portée deux fois plus élevée, tous deux capables de frapper des navires en navigation (Photo : Armée chinoise)

La question se pose maintenant sur l’objectif d’un tel système de missile aéroporté et son éventuel déploiement opérationnel. Si ce « CH-AS-X-13 » est effectivement conçu pour de l’anti-navire, notamment contre des porte-avions qui restent une « obsession » dans tous les sens du terme de l’armée chinoise sur les 30 dernières années, pourquoi développer une telle capacité alors qu’elle ferait doublon avec le DF-21D Sol-Mer d’une part, et le DF-26 longue portée de l’autre ?

Sans être dans les coulisses de petits secrets, on pense que le nouveau « CH-AS-X-13 » sert à élargir la panoplie des armes « anti-porte-avions » existantes, et donner une dimension supplémentaire ainsi qu’une plus grande souplesse opérationnelle au système global « Anti Access / Area Denial » (A2/AD) chinois. Cette multiplication de vecteurs offensifs rendrait les contre-mesures plus difficiles à maintenir et réussir.

Son développement permet aussi de convertir les DF-21D Sol-Mer, initialement limités en portée, de doubler sa portée pour arriver au même niveau que l’IRBM DF-26. En revanche il ne semble pas être pertinent tant techniquement qu’opérationnellement parlant de développer une version Air-Sol en basant sur ce dernier.

Et les technologies associées ne seraient pas uniquement dédiées au domaine militaire et pourrait être bénéfiques à certains programmes civils. Par exemple, cela pourrait permettre à CASIC, également un acteur majeur du secteur d’aérospatiale chinois, de développer un lanceur de satellites aéroporté, à l’image de ce qu’il se fait chez son concurrent CASC avec un avion de transport Y-20.

Quant à la question sur l’éventuel déploiement opérationnel du missile, il restera sans doute en direction de l’océan, c’est à dire vers l’océan Pacifique de l’un et la mer de Chine méridionale de l’autre, avec une extension possible vers l’océan Indien.

Au vu de son développement relativement court, puisque les premières pré-études de « missile balistique anti-navire aéroporté » semblent avoir commencé aux alentours de 2005, il s’agirait une nouvelle fois d’une arme « pragmatique » et « contextuel » de l’armée chinoise, tout comme par exemple le missile planeur hypersonique DF-17 ainsi que le drone de reconnaissance hypersonique d’AVIC, qui a un objectif très précis et ciblé, et n’aurait donc pas une utilité plus globale en dehors du sphère A2/AD chinois.

Missile

L’un des documents R&D chinois datant de 2005 sur le sujet du missile balistique aéroporté dédié aux missions anti-navire

Henri K.

 

¹ Voir le dossier complet rédigé par notre collègue Benjamin sur son site Red Samovar

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant chaque jour de partager avec vous les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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