HD-1 : Quand un foreur se met au missile à statoréacteur

La nouvelle est pour le moins surprenant – Une société chinoise spécialisée dans l’exploitation minière à ciel ouvert a annoncé hier qu’elle a effectué avec succès le premier vol supersonique de son missile HD-1.

Selon un court communiqué officiel de Guangdong HongDa Blasting Company Limited (广东宏大爆破) paru après la fermeture du marché boursier à Shenzhen, le système d’arme HD-1, « développé et financé sur fonds propres » par l’entreprise, a réussi son premier vol de croisière en vitesse supersonique depuis une base d’essais en vol située au nord de la Chine.

HongDa indique que le projet HD-1 utilise les technologies de statoréacteur à poudre, et ce premier essai servait principalement à vérifier son système de lancement, la propulsion ainsi que les commandes de vol. Les données récoltés montrent que le départ du missile, le changement d’étages et le vol de croisière en supersonique ont tous répondu au programme de test prévu.

Le foreur et dynamiteur chinois précise que le système est toujours en phase expérimental, et qu’il continuera à tester l’adaptabilité, la stabilité et la fiabilité du produit et de ses technologies. L’entreprise attend également l’approbation de production et d’exportation (des autorités chinoises) ainsi que la signature du contrat avec ses clients pour commencer la production en série du HD-1.

La première question qui se pose maintenant est, comment une entreprise comme Guangdong HongDa, qui est inconnue du marché d’armements jusqu’à présent et surtout se trouvant presque « à l’autre côté du mur », a pu surgir aussi soudainement et accomplir une telle réalisation ?

 

De l’exploitation minière à la production d’armements

Une recherche rapide sur l’historique de Guangdong HongDa Blasting permet de comprendre que cette entreprise fondée en 1988 et travaillant effectivement dans le secteur de forage minier est en fait contrôlé par l’Etat chinois, et plus particulièrement sous la State-owned Assets Supervision and Administration Commission (SASAC) de la province du Guangdong. Cette dernière est une agence publique chinoise chargée de la supervision des entreprises publiques, elle-même dirigée par le Conseil des affaires de l’Etat.

Autrement dit, HongDa est une entreprise publique, et une entreprise publique cotée en bourse.

La piste du « Projet HD-1 » et le nom de HongDa nous amènent ensuite vers une série d’annonces remontant au début du mois de Mai cette année, qui est pourtant passée inaperçue. On apprend par exemple que HD-1 est en réalité un projet confié par HongDa à sa filiale  Guangdong Ming Hua Machinery Co., Ltd. (广东明华机械), anciennement usine militaire connu sous le nom code de « Usine 806 » (国营806厂).

Le projet a obtenu aussi le soutien du gouvernement local de la province du Guangdong ainsi que l’accord de principe de l’Administration d’État pour la Science, la Technologie et l’Industrie de la Défense nationale (SASTIND), notamment pour le permis d’exportation de l’arme. On comprend alors que le projet HD-1, quel qu’il soit, est avant tout dédié à l’export mais pas au marché intérieur chinois.

Fin Mai, le foreur chinois déclare que le projet a terminé avec succès les essais d’allumage au sol des trois étages de propulseur de HD-1, à savoir le booster à propergol solide, le booster sans tuyère et le statoréacteur à poudre.

Quelques mois plus tard, en Août 2018, une autre annonce de HongDa indique que l’entreprise prévoit d’investir 1,328 milliards de yuan, soit environ 165 millions d’euro au taux de change d’aujourd’hui, dans le développement du système HD-1. On apprend par la même occasion que HD-1 se décline en fait en trois versions et peut être lancé depuis une plateforme volante, un navire ou un véhicule mobile au sol, et que le projet joue un rôle capital dans la « transformation stratégique » du positionnement de la compagnie.

A peine un mois après cette deuxième annonce et en répondant sur une plateforme en ligne aux interrogations des investisseurs, HongDa révèle que le projet HD-1 a déjà terminé les principaux tests au sol et l’assemblage final était en cours. Elle a aussi lancé une étude préliminaire du marché et « le retour est positif ».

Fin Septembre, toujours selon une déclaration de HongDa, la demande de construction d’une usine d’assemblage final pour le HD-1 a été répondue favorablement par la Commission nationale pour le développement et la réforme de la province du Guangdong.

Connaissant désormais un peu mieux les annonces qui se sont suivies l’une après l’autre depuis le mois de Mai jusqu’à aujourd’hui, et ce dans un intervalle relativement court, une deuxième question vient naturellement à l’esprit – Comment une entreprise comme Guangdong Ming Hua Machinery, qui certes est fondée sur la base d’une usine militaire fabricante des explosifs, peut sortir un produit aussi complexe qu’un missile à statoréacteur, et surtout en si peu de temps – cinq mois au total – entre l’apparition de la première annonce du projet et le succès du premier vol de ce missile ?

 

HD-1 : Une production sous licence pour NORINCO (?)

Compte tenu de la (très) courte durée du cycle de développement en supposant même que le projet HD-1 ait été lancé en secret plus tôt, ainsi que l’historique de Ming Hua Machinery et surtout le nombre de moyens conséquents pour concevoir, fabriquer et tester en bonne et dû forme un missile à statoréacteur, il est tout à fait légitime de se poser la question pour savoir si HongDa, ou Ming Hua, a réellement la capacité à développer seule une telle arme, ou il existe en réalité d’autres entités cachées dans l’ombre qui ont aidé Ming Hua à faire le plus gros du travail ?

Vu les éléments disponibles à ce jour, cette deuxième possibilité semble mieux correspondre à la réalité. Mais connaissant la coutume chinoise en matière de la communication, il paraît peu probable que cette éventuelle collaboration entre HongDa et la ou les entités derrières soit divulguée ouvertement dans les communiqués, surtout quand ce HD-1 semble être un projet phare dans le domaine d’intégration civilo-militaire pour le gouvernement local du Guangdong.

Que peut-on s’appuyer alors pour continuer à remonter le fil ?

Etant donné la durée très courte entre les essais au sol d’une part et le vol inaugural du HD-1 de l’autre, on est amené naturellement à penser que Ming Hua Machinery s’était occupé uniquement de l’assemblage du missile, et ce possiblement à partir des plans voir même des composants fournis intégralement par le mystérieux acteur en arrière plan.

Et pour réaliser un tel assemblage de missile, l’entreprise de forage devrait adapter ou transformer une partie de ses locaux pour les activités qui n’étaient pas les siennes jusqu’à présent. Des appels d’offre ou des consultations auraient donc pu être initiés pour obtenir de l’assistance extérieure.

C’est donc en suivant cette nouvelle piste qu’un rapport d’audit environnemental, intitulé « le rapport sur les impacts environnementaux de la construction de ligne expérimentale du projet HD-1 de Ming Hua Machinery » et rédigé par un cabinet d’audit tiers en mois de Juin cette année, a fait surface après une recherche plus approfondie. De façon tout à fait inattendu, ce rapport de 47 pages a donné d’importants détails sur le projet HD-1 et a fourni même des indices précieux pour nous aider à retrouver le nom du véritable concepteur de ce missile.

En effet, on apprend dès la page 9 du document que « HD-1 » n’est en fait qu’un nom de code déclassifié du projet. La « ligne expérimentale » faisant l’objet de l’audit environnemental se situe quant à elle dans l’un des locaux existants de Ming Hua, qui se trouve dans le nord de la province du Guangdong, et ne fait qu’un total de 397,5 m² en superficie.

Selon le document, l’objectif de cette ligne est d’assembler et pré-tester trois HD-1, qui seront livrés à « une tiers partie » pour la « détonation » (c’est-à-dire l’essai réel), et elle ne sera pas utilisée pour la production industrielle.

On apprend par ailleurs que la transformation des locaux et l’installation des équipements coûtent un total de 12 millions de yuan, soit environ 1,5 millions d’euro, et le bâtiment est construit en répondant aux normes de danger C2 et capable donc de supporter une explosion équivalente à 500 kg de TNT.

La ligne, une fois en service, emploie neuf personnes qui travaillent chacun 60 jours par an et 8 heures par jour. Chaque HD-1 nécessite environ 20 jours de travail pour l’assemblage et les test, soit un total de 1 440 homme-heure de travail si on considère que tous ces neuf personnels sont impliqués dans l’assemblage au même temps.

Il y a bien entendu d’autres détails sur les installations, les équipements et les procédés employés, mais les éléments lus jusqu’à présent permettent déjà de confirmer ou presque l’aspect « production sous licence » de Ming Hua Machinery dans ce projet HD-1.

Mais si Ming Hua Machinery, et sa maison mère HongDa, ne joue qu’un rôle d’intégrateur (ou assembleur) dans l’histoire, qui est alors le vrai concepteur du HD-1 ?

En fait des indices ont été données dans ce même rapport d’audit environnemental. Par exemple, si le nom des gros composants sont apparus sous forme de nom code comme « QC » et « YQC », il a été écrit que ces derniers viennent directement de China Wuzhou Engineering Group (中国五洲工程设计集团), une filiale à 100% du géant d’armements terrestres chinois NORINCO.

Dans la page 33 de ce rapport, il est également souligné que Ming Hua Machinery a consulté en Février 2018 une autre filiale de NORINCO, Safety Technology Research Institute of Ordnance Industry, pour des mesures de sécurité à appliquer sur la ligne de production expérimentale en question.

Si le fournisseur des principaux composants de HD-1 et les consignes de sécurité viennent tous de NORINCO, ou plus précisément de ses filiales, il y a fort à parier que le HD-1 serait en fait un produit conçu par NORINCO, mais pas de Ming Hua Machinery. Ce dernier se serait chargé uniquement de la production et peut-être aussi la vente du système d’arme sur le marché d’export. On serait donc en présence ici un exemple type de ce que pourrait faire profiter concrètement la stratégie d’intégration civilo-militaire, poussé par le gouvernement chinois depuis quelques années de cela, aux entreprises locales travaillant dans les secteurs civils.

Mais ce jeu de puzzle sur le projet HD-1 est loin d’être terminé. NORINCO, malgré sa taille et ses capacités dans le développement d’armements, ne semble pas avoir lancé dans la conception de statoréacteur qui est plutôt le domaine de prédilection des acteurs en aérospatiale comme la 4ème académie du groupe CASC ou la 3ème académie du groupe CASIC.

Y-a-t-il alors d’autres entreprises d’armement nationales impliquées dans le projet ? Que ressemble-t-il ce missile qui pourrait être lancé depuis un avion, un navire ou un véhicule ? Quelles sont ses performances ? Qui seront les premiers clients d’export, puisque la négociation semble être dans un état assez avancé pour que HongDa veuille bien investir plus d’un milliard de yuan dans le projet ?

Tant de questions qu’on trouverait peut-être les réponses d’ici Novembre lors du Salon d’intégration civilo-militaire du Guangdong, car HongDa a déjà annoncé qu’elle a l’intention de participer à l’événement avec « son » HD-1.

En attendant, ce premier essai en vol du HD-1 au 15 Octobre 2018 semble avoir été confirmé par un message aux navigants aériens. Le NOTAM A4378/18 signale en effet la présence d’une zone interdite de survol à toute altitude dans un rayon de 50 km autour de la Bannière droite d’Alxa, une petite ville située au sud du désert de Gobi et non loin de la base aérienne de Dingxing, qui est l’une des plus importantes bases d’essais en vol de l’armée chinoise.

On ignore cependant les conditions sous lesquelles le premier engin HD-1 a été testé. Est-ce qu’il a été lancé depuis un avion, auquel cas cela signifie que NORINCO a dû mobiliser d’importants moyens de suivi auprès de l’armée chinoise, ou alors pour son premier vol le missile a simplement été lancé depuis une plateforme au sol juste pour vérifier le bon fonctionnement de ses boosters d’accélération ? Pour cela la question reste entière.

A4378/18
Q) ZLHW/QARLC/IV/NBO/E/000/999/3907N10142E060
A) ZLHW B) 1810150100 C) 1810150400
E) THE SEGMENT OF ATS RTE CLSD:
1. V67: YABRAI VOR’YBL’- N3939.5E10036.8.
2. SEGMENT WI AN AREA CENTER AT N3912.6E10134.2 WITH RADIUS OF 50KM.

HD-1

La zone interdite de survol qui pourrait correspondre à l’essai du HD-1 le 15 Octobre 2018 (Image : East Pendulum)

Quoiqu’il en soit, on peut être pratiquement certain que le même type d’essai aura encore lieu dans les semaines ou mois à venir, puisqu’au moins trois HD-1 ont été assemblés par Ming Hua Machinery. Il reste donc à priori deux engins qui sont en attente d’être utilisés.

On aura certainement l’occasion de revenir sur ce sujet très bientôt.

A suivre.

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

Latest comments
  • Bonjour.

    Je signale un lapsus à la fin de la première partie :

    Comment une entreprise comme Guangdong Ming Hua Machinery, qui certes est issue d’une usine militaire fabricant des  »explosives »

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