Du salon de massage au planeur hypersonique DF-17

Quel est le lien entre un salon de massage pratiquant la technique japonaise Shiatsu, et le nouveau planeur hypersonique chinois DF-17 ? Aucun, à priori…

Et pourtant, une photo d’amateur, postée sur un forum local vendredi dernier, vient créer ce lien en mettant dans le même cadre un panneau publicitaire à peine identifiable, et un tracteur-érecteur-lanceur (TEL) de missile flambant neuf.

On peut voir en gros plan sur cette photo, prise visiblement devant un grand boulevard, un TEL à 5 essieux du DF-17. Ce dernier est facilement reconnaissable grâce aux images et aux vidéos du défilé militaire de l’an dernier, quand 16 de ces engins se sont montrés pour la première fois devant le monde entier.

Un film plastique de protection, en tout cas c’est ce qu’il semble être, est collé sur chacune des vitres latérales de la cabine, qui elle est peinte en vert foncée militaire, comme les autres TEL du DF-17 déjà en service (①).

On notera que la partie supérieure du véhicule est fermé par un « couvercle » métallique peint en gris blanc, alors que les TEL présents à la parade du 70e anniversaire de la République populaire de Chine étaient à découvert, et les missiles avec leur planeur étaient totalement exposés par le haut. Le reste du véhicule est en camouflage aux tons gris, vert et beige, le même que celui en 2019, mais donne étrangement un air ancien ou usé.

Derrière le véhicule se trouve de ce qu’il semble être un petit parking et un grand bâtiment, plutôt moderne mais non identifiable au premier regarde. On remarque seulement un panneau publicitaire, partiellement caché par des arbres, sur lequel mentionne « 御尚…..妙指压 ».

Les deux derniers mots, « 指压 », veulent dire Shiatsu, littéralement « pression des doigts », une thérapie manuelle originaire du Japon. Il y a donc fort à parier qu’il s’agisse d’un salon de massage.

L’histoire aurait dû s’arrêter ici. Un TEL identifié comme celui du DF-17, mais dans un milieu qui manque de point de repère évident, est difficilement localisable…

Il y a effectivement cet indice du salon de massage, dont le nom serait « 御尚 » ou contiendrait ceux-ci. Mais il paraît impossible d’associer le nom complet ou partiel d’un salon de massage, qui compte par centaine des milliers en Chine, à une façade d’immeuble tout aussi partiel.

Après quelques essais plutôt opportunistes, les craintes du début sont vérifiées – Il existe beaucoup trop de salons de massage en Chine portant ce nom, et la recherche sur Google fait tomber justement le mythe de Google, dans le contexte de la Chine.

Mais Baidu, l’équivalent chinois de Google, ne fait guère mieux. Les résultats de recherche ne permettent pas d’afficher les images des salons de massage trouvés. Il faudrait alors un outil, accessible en données chinoises et similaire à Google Maps Street View, pour qu’on puisse à la fois chercher par mot clé, et de se déplacer dans les lieux comme si on y était pour visualiser les immeubles.

Une première tentative sur Baidu Map ne donne malheureusement pas de satisfaction – la version Web renvoie des résultats approximatifs, et la version mobile, autrement dit en « Apps », ne dispose pas d’une interface homme-machine qui facilite les recherches de couverture nationale (ce qui reste compréhensible pour les cas d’utilisation nominaux).

Après avoir testé un autre outil mais sans succès, et avant d’abandonner par manque de moyen, la version Web de Tencent Maps semble avoir donné espoir. Il permet de regrouper les résultats de recherche par province (et par ville d’administration directe), et une bonne partie de zones urbanisées en Chine est couverte par la fonction « Street View ».

C’est donc avec Tencent Maps et sa fonction Street View, et en utilisant comme mot clé « 御尚 » (les autres combinaisons ne sont hélas pas concluantes), qu’une liste de 294 établissements répartis dans pratiquement toutes les provinces chinoises a été constituée.

Parmi ces établissements, certains sont bel et bien un salon de massage ou de beauté mais ne correspondent pas à la photo en question, d’autres sont des restaurants (on peut s’étonner d’ailleurs du nombre de restaurants de fondue chinoise qui empruntent ce même nom…), plus une partie qui n’est pas consultable sur Street View. l’un entre eux, situé à Xiaogan (孝感), une ville de la province du Hubei, montre enfin quelques signes intéressants.

DF-17
La vue de rue en utilisant l’outil Tencent Maps

En effet, si on ne voit aucun panneau publicitaire identique sur cette vue par rapport à celui de la photo en question, la structure architecturale du bâtiment reste cependant similaire, notamment au niveau des poteaux en pierre de la grande entrée, des couleurs du mur ainsi que des gravures décoratives murales.

Et une recherche plus approfondie sur ce salon de massage et ce lieu en particulier permet de dire que le nom de l’établissement marqué sur cette Street View de Tencent Maps date en fait de 2016, et depuis le salon a changé de nom, qui est de « 御尚至尊港派足浴 » désormais. La vue fournie par l’outil est donc obsolète.

En poursuivant ensuite sur cette piste, on retrouve rapidement des images bien plus récentes du salon sur les sites de notation locale, ce qui a permis de confirmer sans aucun mal que le TEL du DF-17 sur la photo d’amateur se trouvait bel et bien à Xiaogan, en province du Hubei, et plus précisément sur l’avenue Xiaohan (孝汉大道), devant l’hôtel Fuhua Boutique (富华精品酒店).

A l’aide des images satellites genre Google Earth, et avec d’autres détails fournis par la photo d’origine, on peut même supposer que le véhicule n’allait pas continuer sa route tout droit sur l’avenue Xiaohan, mais allait plutôt tourner à gauche sur la prochaine intersection.

Beaucoup de questions se posent alors, comme pourquoi un TEL du DF-17 se trouve dans cette ville ? D’où vient-il et où il va ?

Pour répondre à ces questions, il suffit vraiment de… tourner à gauche.

En fait, une fois le véhicule quitte l’avenue Xiaohan pour aller sur la gauche, il va être sur la rue de Pékin (北京路), là où se trouve une partie de filiales du géant missilier chinois CASIC, comme :

  • Sanjiang Astronautics Hongfeng Control
  • Sanjiang Astronautics Xianfeng Electron Information
  • Sanjiang Astronautics Wanshan Special Type Vehicles
  • Sanjiang Astronautics Jiangbei Mechanical Engineering
  • Sanjiang Astronautics Wanfeng Technology Development

On remarquera que ces entités qui se trouvent le long de la rue de Pékin font toutes partie du groupe Sanjiang (lui-même filiale de CASIC), plus connu sous son ancien nom « Base 066 » et de son missile balistique emblématique DF-11. 

Compte tenu de l’apparence du TEL en question, à savoir une cabine flambante neuve avec des films plastiques de protection sur les vitres, un « couvercle » supérieur en gris blanc qui paraît provisoire et le reste du TEL qui semble être usé, l’une des hypothèses consiste à dire que le véhicule aurait quitté l’usine de Wanshan Special Type Vehicule, situé à l’Est de la ville, pour gagner les autres entités sur la rue de Pékin et y continuer le reste de l’installation.

DF-17
La route possible empruntée par le TEL du DF-17 (en bleu), et les usines du groupe Sajiang (en jaune)

Si cette hypothèse se confirme, il revient non seulement à dire que le TEL du DF-17 est conçu par Sanjiang, mais indique aussi que cette nouvelle arme chinoise dite « de pénétration » contre les systèmes anti-missile est en fait un co-projet entre les deux plus grands missiliers chinois, CASC et CASIC.

On peut alors supposer que CASC est responsable général du projet, y compris la conception du planeur hypersonique par sa filiale CALT d’après les publications institutionnelles, tandis que CASIC s’occuperait du développement de TEL, et contribuerait aussi probablement au missile porteur qui reste non identifié à ce jour (voir le dossier « DF-17 : Ce que l’on sait de cette arme hypersonique chinoise »).

En attendant de nouvelles photos d’amateur sur un parc à thème, un restaurant végétarien ou une boutique de produits de luxe, avec en gros plan une arme chinoise dernier cri, cette photo du TEL de DF-17 à Xiaogan suggère avant tout que la production en série de ce missile à portée régionale, et à vocation de compléter la panoplie déjà large des vecteurs offensifs de la Force des fusées chinoise, suit tranquillement son cours.

Elle suggère également que ce type de collaboration entre les différentes entités chinoises, même entre les concurrents au sein d’un secteur commun, comme ce que l’on a déjà pu observer sur le projet d’IRBM DF-26, serait plus répandu que l’on pensait.

A suivre.

Henri K.

① Du journal télévision CCTV-7 en date du 2 Décembre 2019 – [军事报道]走进导弹发射先锋营:战场是最好的课堂 对抗是检验自己的磨刀石

DF-17
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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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