Crash d’un drone chinois au Pakistan

Le 18 Juin 2016, la chaîne de télévision pakistanaise Waseb TV a diffusé une vidéo, dans laquelle on voit un drone qui s’est écrasé à environ six kilomètres de la base aérienne M.M. Alam, située près de la ville de Mianwali et à 192km Sud-Ouest de la capitale Islamabad.

Quel drone s’agit-il ?

La première photo qui avait été diffusée, avant la vidéo de Waseb TV, montre l’arrière d’une cellule de drone d’environ 2m de long.

A travers la partie fumante on peut y distinguer un moteur à hélice (A), une antenne servante probablement de liaison Air-Sol (B) et un train d’atterrissage retracté (C). Ce dernier nous indiquerait que le drone s’est écrasé peu après son décollage, le lieu du crash se trouverait alors à la direction Nord-Est ou Sud-Ouest de la base, étant donné la disposition de la piste de décollage.

Première photo du drone qui s'est écrasé

Première photo du drone qui s’est écrasé

Ces premiers éléments, ainsi que la forme de la cellule, nous orientent plutôt vers un drone MALE de type MQ-9 Reaper. Et la vidéo de Waseb TV, qui montre le drone sous un autre angle, nous a donné des indices supplémentaires pour pouvoir l’identifier :

3 éléments visuels qui permettent d'identifier le Wing Loong écrasé

3 éléments visuels qui permettent d’identifier le Wing Loong écrasé

La fenêtre optronique frontale située sur la pointe avant est assez caractéristique du drone chinois Wing Loong. Les marquages d’assemblage qui sont présents sur la cellule aux mêmes endroits sur ces deux photos en haut, confirment bien qu’il s’agit de ce drone MALE conçu par l’Institut 611 Chengdu du groupe AVIC.

On peut retrouver ces mêmes marquages entre chaque jointure des panneaux sur le Wing Loong WD106001 acquis par les forces armées kazakhes en Mars cette année :

Marquages d'assemblage du Wing Loong

Marquages d’assemblage du Wing Loong

Que fait-il ce drone là ?

Maintenant vient la question suivante : que fait ce Wing Loong dans une base aérienne pakistanaise ?

La peinture plutôt blanche du drone semble être de l’usine, et non pas celle de l’armée de l’air du Pakistan (PAF). Une recherche auprès des industriels chinois, qui sont historiquement très discrets sur les prospections commerciales en cours, n’ont rien donné comme information sur une éventuelle présence de Wing Loong au Pakistan.

Et en matière de drone MALE, le Pakistan avait plutôt l’habitude de travailler avec le groupe aérospatial chinois CASC pour ses CH-3, qui sont produits sous licence localement sous le nom de Burraq. Le groupe aéronautique AVIC se contentait jusqu’à présent des ventes de J-7, K-8 et bien évidemment de FC-1 / JF-17.

Pour continuer la recherche, je suis allé sur un forum militaire pakistanais. Dans le fil dédié à l’incident, l’un des membres qui semble être proche des sources de l’armée indique qu’il y a actuellement 4 drones Wing Loong au Pakistan et non un seul, sans donner plus de détail.

C’est Jane’s, en citant une source du Ministère de la défense pakistanais, qui a finalement percé le mystère et précise dans un article paru le 21 Juin qu’il s’agit d’un « vol expérimental ».

Tout porte à croire donc que le Pakistan, qui évaluait déjà depuis plus de 6 mois les drones MALE CH-4 de CASC, cherche à avoir une contre-proposition auprès d’AVIC. Sachant que l’armée chinoise ainsi que le Kazahstan, l’Arabie Saoudie et les Émirats arabes unis ont déjà choisi le Wing Loong, alors que l’Iraq se tourne vers le CH-4B de CASC, qui, sur papier, est plus performant que le Wing Loong.

La prolifération des drones (armées) chinois

Ceux qui sont passionnés de la défense et qui suivent donc les contrats d’exportation savent très bien que la vente d’armes est rarement juste une affaire d’achat lambda.

Deux pays qui sont liés par une vente de vecteur avancé, comme un avion, un char ou un navire, ont souvent une bonne relation diplomatique. Le pays acheteur s’intègre, en quelque sort, dans le cadre conceptuel militaire du pays vendeur, que ce soit en matière de la formation, de l’exploitation ou de la doctribe d’utilisation.

Une vente d’arme n’est donc pas simplement un contrat à honorer pour générer des revenues, mais c’est aussi un moyen de s’introduire dans la conception de la défense du pays acheteur et de créer un certain niveau d’interopérabilité, sinon une dépendance.

CH-4B armé de l'armée de l'air irakienne

CH-4B armé de l’armée de l’air irakienne

Le F-35 est, pour moi, un produit qui répond à cette stratégie globale des Etats Unis, qui mettra tous les pays membres du programme dans un et un seul cadre dessiné par les Américains.

Le marché des avions de chasse étant fortement « politisé »,  et durant de nombreuses années la qualité et la performance des appareils chinois étaient bien inférieures à celles des concurrents occidentaux, les Chinois n’ont jamais réellement trouvé de l’espace pour s’implanter et proliférer dans ce secteur.

Le marché de drones est différent, d’une part parce que la technicité est moindre, et les produits sont bien moins gourmants en ressources donc beaucoup plus accessibles, d’autre part parce que c’est un secteur où la Chine a débuté très tôt depuis les années 60′. Il n’y a donc pratiquement pas de retard à proprement parler, et on peut même dire qu’ils prennent le devant dans certains domaines.

Il n’est donc pas étonnant que si on ouvre une carte, on verra beaucoup plus de pays qui sont équipés de drones chinois que d’avions de chasse Made in China.

Et cette situation inquiète certains représentants américains.

En March 2015, 22 représentants de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants des États-Unis ont adressé un courrier au Président Obama, pour lui demander d’assouplir la politique de vente en matière de drones militaires, notamment avec les pays alliés comme la Jordanie.

Dans cette lettre, il est mentionné que la Jordanie souhaiterait pouvoir acquérir des drones comme Predator XP ou encore MQ-9 Reaper dans la lutte contre Daesh, mais la politique américaine semble être un frein et les Jordaniens ont manifesté leur intention d’acheter des matériels chinois.

Les représentants ont donc souligné le risque de laisser non seulement les Chinois prendre un nouveau marché, mais cela pourrait impacter l’interopérabilité au sein de la coalition menée par les Etats Unis.

2016 07 21 - Crash d'un Wing Loong au Pakistan - 06

Lettre de 22 représentants de la Chambre au Président Obama

Les expéditeurs de ce courrier n’ont jamais reçu de réponse, un autre courrier a été envoyé deux mois plus tard pour signaler que les Chinois étaient sur le sol de la Jordanie pour discuter les détails sur l’exploitation, la logistique et la maintenance des drones, la vente semblait être imminente. Nous n’avons pas de nouvelle depuis.

Une chose est sûre, la guerre des clones est terminée, mais celle des drones ne font que commencer, et ce dans tous les sens du terme…

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdus dans ses pensées, pourtant ce responsable technique en aéronautique essaie chaque jour de partager avec vous les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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