DF-5C : l’ICBM chinois avec 10 MiRVs ?

Nous avons parlé ici, le samedi 14 Janvier, un essai de missile balistique chinois qui a eu lieu le lendemain, pour lequel nous avons souligné la présence d’une zone d’impact anormalement grande située au sud du désert du Taklamakan, où la possibilité que ce soit un essai de missile avec plusieurs ogives indépendants (MiRV) est évoquée. Finalement selon deux officiers américains proches de la surveillance des essais balistiques, il s’agirait, en effet, un tir d’essai de 10 MiRVs portés par un ICBM chinois de modèle DF-5C.

L’information a été relayée par Bill Gertz, un éditeur et observateur des affaires asiatiques, sur le site The Washington Free Beacon.

Avant d’aller plus loin dans l’interprétation de cette nouvelle fournie par les Américains, rappelons d’abord ce que nous avions dit à l’époque :

Il est à noter que cette zone d’impact balistique est anormalement grande et mesure plus de 125 000 km². A titre de comparaison, durant l’essai du missile intercontinental DF-41 qui a eu lieu le 12 Avril 2016, où deux MiRVs ont été testés selon les services de renseignement américains, la zone d’impact ne mesurait que de 100 km × 60 km, soit une superficie de 6 000 km², c’est presque 21 fois plus petite que celle de l’essai du 15 Janvier 2017.

La taille de cette zone d’impact pourrait donc indiquer l’essai de plusieurs MiRVs – le missile balistique français M-4A peut couvrir par exemple une large zone de 150 km × 350 km – ou bien un engin de rentrée manœuvrable de type Boost-Glide.

Nous pouvons voir dans le schéma en bas cette zone d’impact du supposé DF-5C – de forme circulaire – et celles rectangulaires (en orange) de l’essai d’un autre ICBM chinois DF-41 le 12 Avril 2016, où deux ogives auraient été largués, toujours selon les sources américaines.

Les zones interdites de survol dans l’essai du DF-5C, en jaune, et celles du DF-41 en orange (Source : East Pendulum)

Alors que peut-on en dire plus sur cet essai presque inédit, car c’est la première fois qu’un tel nombre de MiRVs chinois a été utilisé dans un test alors que la Chine maîtrisait cette technologie au moins depuis Septembre 2008, lorsque deux satellites chinois, HJ-1A et HJ-1B, ont été placés à deux orbites différentes à l’aide d’une fusée CZ-2C.

Le PBV (post-boost vehicule) d’un missile balistique, qui permet de « distribuer » les MiRVs et les leurres à différentes orbites, est technologiquement similaire à un étage supérieur de fusée civile qui injecte des satellites sur différentes orbites. Il est à noter que la capacité de libérer plusieurs satellites dans l’espace ne veut pas forcément dire que le pays maîtrise les technologies de MiRVs, c’est une condition nécessaire mais pas suffisante.

L’une des rares images sur un supposé PBV chinois

En effet, vous pouvez imaginer un PBV qui largue des MiRVs comme une voiture téléguidée à laquelle vous rajoutez un mécanisme de distribution des billes. La voiture téléguidée peut donc larguer une bille à un endroit, puis rouler librement jusqu’à un autre endroit pour larguer une autre, et ainsi de suite. Le tout dépend bien entendu de l’autonomie de la voiture téléguidée en question, sa capacité d’emport, ainsi que la précision et la portée de votre manette de contrôle.

Alors que pour certains pays qui parviennent à mettre plusieurs voir des dizaines de satellites en orbite, parfois c’est juste comme un train qui largue les mêmes billes sur les rails bien définis. Ce que j’ai aussi tendance à dire que c’est un « lapin qui chie en fonçant tout droit »…

Officiellement on ne peut rien dire de plus sachant que toutes les données des vecteurs nucléaires sont hautement confidentielles pour n’importe quel pays. Mais on peut tout de même émettre quelques hypothèses de travail comme une base d’échange.

Premièrement, la fusée chinoise CZ-2C est, à la base, une variante civile « Batch 02 » du missile balistique intercontinental DF-5. Donc toute amélioration apportée sur le CZ-2C en terme de performance – la capacité d’emport notamment – pourrait être extrapolée vers les nouvelles versions de DF-5.

Ainsi, on estime que le DF-5B, l’ICBM à MiRVs que la Chine a officiellement dévoilé au public lors de la parade militaire en Septembre 2015, peut transporter environ 5 000 kg de charges utiles, contre 3 100 kg pour la version de base DF-5 et la version de portée rallongée DF-5A. Ces deux derniers n’ont qu’une seule tête de classe mégatonne.

Le nombre maximum d’ogives indépendants que porte le DF-5B reste inconnu à ce jour et varie en fonction des estimations, mais on peut tabler sur un minimum de 3 et un maximum de 6. Sachant que tous les missiles DF-5 ont le même diamètre, à savoir 3,35 mètres au plus large, une augmentation en nombre d’ogives transportés suggère, presque naturellement, que les ogives ont été davantage miniaturisées.

Et cette miniaturisation des ogives impliquerait aussi, une diminution de la puissance de l’arme nucléaire et une amélioration de sa précision – moins une tête est puissante, plus il faut que sa frappe soit précise pour que ce soit équivalente en terme de dégât par rapport à une « grosse bombe », suivant le type des cibles visées.

La disposition des ogives sur leur PBV à l’intérieur d’un ICBM MX des Etats Unis (Source : USAF)

Donc en supposant que la capacité d’emport du DF-5C est toujours équivalente à celle du DF-5B, soit environ 5 000 kg, on peut alors estimer que les nouvelles ogives nucléaires chinoises pèsent dans les 250 kg chacune, car on considère en général que le PBV et les leurres ainsi que les autres équipements occupent environ 50% de la masse projetable.

Si, en revanche, la capacité de projection du DF-5C reste au même niveau que le DF-5A, à savoir 3 100 kg, alors chacun des 10 MiRVs devrait alors peser dans les 160 kg en utilisant la même méthode de calcul. A noter que ce chiffre de 160 kg semble avoir déjà été mentionné dans certains documents de recherche.

Ensuite, concernant la taille des nouvelles ogives du DF-5C, on sait que les DF-5 ont un diamètre de 3,35 mètres, et une fois l’épaisseur de la coiffe enlevée, nous sommes tombés à 3 mètres utilisables, comme pour un CZ-2C. Si on considère maintenant que le PBV de DF-5C a une taille comparable à l’étage supérieur YZ-1, que les Chinois ont développé pour le lancement multiple des satellites par les fusées de 3,35 mètres de diamètres, alors on pourra supposer que le PBV a un diamètre de 2,8 mètres.

Les calculs donnent donc, pour 10 MiRVs, un diamètre inférieur à 0,885 mètre pour chacune des têtes (en réalité beaucoup moins pour laisser la place à l’agencement).

En somme, on peut donc supposer, de manière très approximativement, que chaque tête mesure environ 0,7 mètre en diamètre et pèse au minimum 250 kg. La puissance de chaque ogive étant inconnue, nous ne sommes donc pas en mesure de dire si le niveau chinois de miniaturisation des armes nucléaires s’approche ou atteint le niveau occidental ou celui des Russes.

Il est à noter aussi que, les Américains sont les premiers à révéler officiellement cette référence DF-5C. Aucun document officiel chinois rendu public n’a mentionné ce modèle jusqu’à présent, mais certaines rumeurs en parlent effectivement depuis Juillet 2016.

Pour finir, certains observateurs américains parlent déjà d’un changement de doctrine nucléaire chinoise – rappelons que le pays applique la stratégie de dissuasion nucléaire limitée (parfois appelée « au minimum » par certains), et promet de ne pas utiliser ses armes nucléaires en premier – ce discours est certes alarmant comme toujours mais a tout de même un certain sens, dans la mesure où on peut considérer, de manière non rigoureuse, que les missiles MiRVs aux silos peuvent plutôt être vus comme une arme de première frappe, alors que les missiles « mobile », MiRV ou pas, plutôt comme un moyen de riposte. Et avec une portée de plus de 12 000 km, la « seule » cible visée ne peut être que les Etats Unis, car 10 000 km suffiront pour atteindre n’importe quel point de la Russie et de l’Europe.

A suivre.

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdus dans ses pensées, pourtant ce responsable technique en aéronautique essaie chaque jour de partager avec vous les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

Latest comments
  • Un SS 18 like (alias R-36MUTTKh) mais quel pourrait bien en être l’usage?
    En mettre 10 en silos et faire des faux silos, c’est multiplier les cibles pour un éventuel aggresseur…qui a largement de quoi couvrir l’entiereté du territoire chinois….

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