Croiseur ou destroyer ? Le premier Type 055 est dans l’eau

7 ans et demi après le lancement du projet, le premier destroyer chinois déplaçant plus de 12 000 tonnes plein charge est mis à l’eau, ce mercredi 28 Juin dans la matinée, au chantier naval Shanghaïen Changxing Jiangnan. Cette nouvelle classe de bâtiment de surface première ligne, Type 055, est en voie de devenir le nouveau fleuron de la marine chinoise.

« Un navire qui n’a pas goûté au vin goûtera au sang », assure un dicton anglais. Ce premier Type 055 chinois, qui a déjà goûté à une bouteille de champagne ce matin lors de son baptême, va-t-il aussi goûter au sang des marins chinois comme des autres ?

En attendant de voir naviguer dans toutes les mers cette nouvelle classe de destroyer chinoise, revoyons ce que l’on connaît sur elle déjà.

Type 055

L’équipage du premier Type 055 se met en rang sous le navire (Photo : PLA Navy)

 

Type 055, une révolution presque invisible…

Les organes de communication institutionnels ont été à la fois discrets et ouverts cette fois-ci sur la mise à l’eau du premier Type 055, qui fait bondir des millions de passionnés en Chine – Discrets, comme d’habitude, sur la description et la performance générale du navire, mais relativement réactifs et ouverts pour avoir publié les images de la cérémonie à peine deux heures après.

Ce que l’on peut en tirer du communiqué officiel publié par le Journal de l’armée chinoise dans un premier temps, est deux phrases qui résument très bien ce que représente ce plus grand destroyer jamais construit en Chine pour le développement de la marine chinoise.

La première phrase est « Entièrement conçu en Chine » (我国完全自主研制), ce qui sous-entend que l’ensemble des composants clés du navire, y compris la propulsion qui reste encore un point faible des industriels chinois aujourd’hui, est conçu et construit en Chine.

Cette « croisade » à l’indépendance technologique n’est pourtant pas récente et date au moins depuis la fondation de la Chine communiste, c’est à dire il y a près de 70 ans. Mais rares sont les projets qui se voient attribuer cette mention dans la communication institutionnelle, et celui du Type 055 en fait désormais partie.

« Un navire de guerre symbolique dans la transformation stratégique de la marine chinoise » (海军实现战略转型发展的标志性战舰) est la deuxième phrase qualitative utilisée par les médias étatiques chinois et elle a attiré toute notre attention. En effet, c’est la première fois que le mot « symbolique » est employé par l’armée chinoise pour qualifier une classe de navire de guerre.

Mais, en quoi le Type 055 est-il si « symbolique » pour la marine chinoise, alors que physiquement, il ne s’agit qu’un énième grand destroyer comme les autres, avec une forme furtive, quelques radars à faces places et une centaine de silos au lancement vertical, si on veut rester volontairement réducteur ?

Selon un ancien officier technique retraité de la marine chinoise, ce projet lancé le 20 Décembre 2009 est le premier dans le secteur à appliquer un nouveau processus de conception descendante (dite Top-Down).

Contrairement à l’ancien cadre de conception à la verticale – c’est à dire que chaque corps de métier s’occupe de manière indépendante sa partie de développement et l’intégration générale se passe uniquement à la fin, où tous les problèmes d’interface émergent malheureusement aussi très tard – la marine chinoise et les industriels se sont accordés sur une nouvelle manière de mener les projets, où l’intégration est placée au cœur des préoccupations dès le début du projet, et les cahiers des charges précis sont descendus jusqu’au niveau de chaque équipement individuel.

Cela a pour objectif de casser les « cloisons » entre toutes les parties prenantes, réduire le nombre de sous-systèmes, supprimer les sur-redondances liées à la silotisation des organisations, et accroître ainsi le taux d’utilisation des volumes…etc.

Le gain de ce nouveau processus de conception est immédiate – le déplacement du Type 055 est strictement contrôlé et passe de plus de 20 000 tonnes, proposés initialement par les industriels, à seulement 12 000 lors du lancement de projet.

Le coût unitaire par navire, essais et armements inclus, est réduit d’un tiers et s’établit à 6 milliards de yuan (775 millions d’€), contre 9 milliards (1,16 milliards d’€) auparavant.

Et puisque la conception rime avec la production, des changements importants en amont impliquent inévitablement des modifications en aval. Ainsi, la construction du Type 055 passe aussi en mode « grand bloc pré-équipé » – le navire est séparé en trois grands blocs de moins de 8 000 tonnes, et les modules qui constituent ces blocs sont déjà pré-équipés (installés, câblés, branchés…) au maximum, ce qui permet de réduire considérablement le temps d’armements post-lancement.

Voici quelques photos prises par les spotteurs à Shanghai qui nous montrent les différentes étapes de construction du premier Type 055 :

 

Un nouveau palier sur l’intégration des capteurs hétérogènes

L’autre partie invisible du progrès réalisée par le nouveau Type 055 réside dans son niveau de gestion et d’intégration des données (信息集成).

Selon la même source proche de la marine chinoise, la gestion des fréquences électromagnétiques du navire est hautement intégrée, à « un niveau bien supérieur au Type 052D ».

Type 055

Le mât intégré du Type 055

Le nombre des nouveaux capteurs, qui permettent de supporter désormais un plus large spectre de fréquences, est nettement réduit et les fonctions sont majoritairement assurées par les logiciels et non par les matériels, rendant les futures mises à niveau plus faciles et moins onéreuses.

On remarque d’ailleurs la présence d’un mât principal intégré, avec plusieurs ouvertures pour y héberger des radars et des capteurs, en plus du nouveau radar à faces planes Type 346B (?) en bande S.

Le navire serait également doté de radars de veille métrique, remplaçant l’ancien Type 517B, et de conduit de tir en bande X dédiés.

Les systèmes de combat principaux du Type 055, quant à eux, ont été entièrement repensés. Le commandement du navire et le contrôle de tir sont désormais intégrés, et la standardisation des équipements se trouve pratiquement à tous les niveaux, allant des bases de données trans-armées jusqu’au moindre refroidisseur, en passant par les calculateurs, les simulateurs et les systèmes de gestion électrique par exemple.

Les sources indiquent que les systèmes peuvent intégrer toutes sortes de données venant d’autres plateformes, comme les satellites, les avions, les navires, les sous-marins et les unités terrestres. Et, équipé d’un système de commandement de flotte, le Type 055 serait capable d’utiliser directement les armements des autres bâtiments se trouvant sous son commandement.

Le niveau d’automatisation est également un autre objectif visé par les concepteurs de Type 055, mais il n’existe pas encore de données métriques permettant de le qualifier correctement à ce stade.

Ceci étant, les images diffusées par la marine chinoise semblent suggérer que l’équipage de Type 055 est composé d’environ 380 officiers et matelots, soit 100 de plus par rapport à un Type 052D (+35,7%) alors que son déplacement a plus que doublé (+100%), ce qui nous permet d’avoir une première idée sur la question.

 

Type 055, anti-missile ?

Niveau armements, le rêve mouillé des passionnés chinois a souvent associé le Type 055 à tous sortes d’armes possibles et imaginables, comme le railgun, le laser, le missile anti-balistique…etc.

Et le communiqué officiel semble au moins confirmer la présence de ce dernier, indiquant que le navire est doté de nouvelle capacité en anti-aérien, anti-missile, anti-navire et anti-sous-marin ( 新型防空、反导、反舰、反潜武器).

Or, est-ce que l’anti-missile mentionné ici correspond à l’anti-missile balistique, comme témoignent certains destroyers américains Arleigh Burke avec leur système de combat Aegis mis à jour vers la Baseline 9 ?

En réalité l’anti-missile cité par le texte institutionnel parle uniquement de l’anti-missile de type croisière, comme les missiles anti-navires par exemple. Et la raison est relativement simple, la Chine n’en a pas (encore) besoin de ce genre de capacité même si certains développements sont en cours.

Le fait que la Chine n’a pas de bases militaires outre-mer et des territoires en dehors du continent à protéger rend l’interception navale des missiles balistiques totalement inutile, la situation géographique du pays implique.

Pour les principales menaces en missile balistique de portée courte et moyenne que le pays doit faire face – venant notamment de l’Inde et de la Corée du Nord – les moyens basés au sol sont bien plus efficaces et aboutis aujourd’hui.

La panoplie actuelle des armements de Type 055 est donc resté assez « classique », comme on peut en voir une partie dans le reportage télévisé ici – à part le canon principal H/PJ-38 de calibre 130 mm capable de tirer plusieurs types d’obus dont ceux guidés, le CIWS à canon H/PJ-11 d’une cadence de 10 000 rd/min, le CIWS à missile HQ-10, les lance-leurres et les lance-torpilles, tous les autres missiles offensifs et défensifs se trouvent pratiquement dans les 112 silos du VLS universel.

Ces silos sont répartis aux deux endroits – 64 à l’avant et 48 à l’arrière, juste devant le double hangar du navire. Ils sont du même modèle que ceux utilisés sur le Type 052D, compatibles au lancement  à chaud comme à froid grâce au concept de CCL (Concentric Canister Launcher).

Théoriquement tous les missiles chinois dont la taille n’excédant pas 9 mètres de long et 0,85 mètre de diamètre peuvent et pourront y être lancés, à condition que le système de combat en soit compatible.

Type 055

Une partie des armements du premier Type 055

 

A ce jour, la marine chinoise prévoit d’équiper leur premiers Type 055 avec des missiles anti-aériens HQ-9B d’une portée de 200 km, des missiles anti-navires YJ-18A, un nouveau type de missile anti-aérien de portée moyenne et des missile de croisière de frappe Mer-Sol de la famille YJ-18, c’est à dire pratiquement les mêmes que ceux que l’on peut déjà trouver sur les destroyers Type 052D.

Il est aussi probable que le nouveau missile anti-sous-marin Yu-8A figure parmi l’arsenal du navire.

 

La présence globale et l’escorte des groupes aéronavals

On peut évidemment s’étonner de la « pauvreté » en variété  et surtout en nombre au niveau des armes pour un navire qui mesure environ 180 mètres de long et 20 mètres au maître-bau, alors que le destroyer sud-coréen Sejong le Grand par exemple est doté de 128 silos pour 11 000 tonnes de déplacement plein charge.

Mais en réalité il n’a jamais été question de construire plus gros et charger toujours plus pour les Chinois, bien au contraire – Sinon nous serions déjà en face d’un « destroyer » de plus de 20 000 tonnes et non de 12 000 tonnes en déplacement normal comme aujourd’hui. La marine chinoise se préoccupe plutôt par la question de savoir comment mieux servir et exploiter l’existant pour satisfaire les besoins précis qui ont été exprimés.

Le développement de Type 055 est vraisemblablement le fruit de cette philosophie « juste-qu’il-faut » et s’inscrit dans la stratégie d’expansion à long terme de la marine chinoise, qui vise à protéger, avant tout, les intérêts de la Chine partout dans le globe là où il y en a, et non limité uniquement à l’intérieur des deux chaînes d’îles dans l’océan Pacifique, avec des plateformes modulables, standardisées et évolutives.

La taille proche d’un croiseur du navire s’explique donc davantage par le besoin d’avoir, en premier lieu, un navire doté d’une autonomie suffisante pour la présence globale sans escale – rappelons nous que la Chine n’a pas encore de bases navales opérationnelles ailleurs que sur ses côtes – et de deux une bonne évolutivité de la plateforme.

Avec le Type 055, la marine chinoise vient poser la dernière pièce de son schéma des navires de combat première ligne, restreint aujourd’hui à seulement 4 grandes catégories – 1 000, 4 000, 6 000 et 12 000 tonnes – schéma qui est également respecté par le développement de tous les nouveaux programmes – Type 056 (1 000 tonnes), Type 054A et Type 054B (4 000 tonnes), et Type 052D (6 000 tonnes).

A noter que, même si l’OTAN a d’ores et déjà classé le Type 055 dans la catégorie de croiseur (CG), mais le positionnement du navire défini par la marine chinoise est claire et sans ambiguïté, il s’agit bien d’un destroyer, et c’est ainsi qu’il devra être considéré.

En plus de protéger les intérêts du pays contre toutes actes malveillantes, l’autre rôle principal du Type 055 est d’escorter les groupes aéronavals qui servent à projeter la force, aujourd’hui limités à un seul autour du porte-avions 16 Liaoning, mais qui seront bientôt étoffés par l’arrivée d’un nouveau STOBAR et aussi un CATOBAR conventionnel dans les 10 ans à venir.

En raison de son coût relativement élevé – 6 fois celui de LPD Type 071 de 20 000 tonnes – et aussi par rapport à ses missions actuelles, le nombre de Type 055 ne devrait pas dépasser celui de Type 052D, commandé à 26 exemplaires (?) aujourd’hui.

A part ce premier Type 055 qui a été mis à flot ce matin, on retrouve un autre bâtiment en construction à Shanghai et deux autres à Dalian. Tous les quatre devraient être livrés à la marine chinoise avant la fin du 13ème plan quinquennal (2016-2020).

Sachant que, selon les normes de la marine chinoise, tous les équipements choisis dans un nouveau projet de navire doivent être disponibles, donc finis d’être développé, au moment du lancement de celui-ci, ce que l’on voit aujourd’hui sur les quatre premiers Type 055 devraient donc représenter le niveau de maturité atteint il y a au moins trois ans.

Il est donc plus que probable que la plateforme Type 055 continuera à évoluer, à commencer peut-être par la propulsion et la gestion d’énergie à bord, qui demeurent un COGAG classique avec 4 turbines à gaz et sans système de gestion électrique intégrée (du moins pas totalement…).

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdu dans ses pensées, ce responsable technique en aéronautique essaie pourtant de partager avec vous chaque jour les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

Latest comments
  • Bonjour Henry,
    Plusieurs choses, pas toujours sur le 055/
    1. Depuis les photos officielles, on voit sortir des photos de spotteurs non vues jusqu’à maintenant. Par exemple celles pendant l’installation du mat.
    2. L’installation / intégration des différents systèmes semble bien plus avancée quelle ne le serait lors de la mise à l’eau d’un 052D
    3. Concernant les 052D, sur certaines photos de la mise à l’eau, ont voit que la dernière ligne d’assemblage couverte est vide, on dirait l’avant dernière aussi. Ure pause ou un ralentissement donc côté de la production des 052D à Shangai.
    4. J’ai vu passé il y a peu un article sur une « percée » chinoise sur la détection magnétique, l’utilisation possible sur la guerre anti-sousmarine semble évidente. Des infos dessus ? Le lien: http://www.scmp.com/news/china/society/article/2099640/has-china-developed-worlds-most-powerful-submarine-detector?utm_content=buffer58e0d&utm_medium=social&utm_source=twitter.com&utm_campaign=buffer

    PS: toujours autant de plaisir à te suivre.

    Bonne continuation
    David

    • Sur le point 2, je me base sur les photos sorties ce matin sur l’avant mise à l’eau (avril) ou on voit les « tuyaux » de ventilation. Il me semble qu’il ne sont jamais utilisé sur le 052D avant la mise à l’eau. La ligne étant couverte, cela vient peut être de la… Du coup, les radars à face plane comme l’APAR seraient peut être déjà installés.
      On verra bien combien de temps il restera à l’eau avant la première sortie en mer pour les tests de propulsion et autres.

      • J’imagine que tu parles du sujet de détection magnétique. Si je te demande ton avis, infos c’est que je n’ai pas eu le temps de m’y pencher dessus, simplement survolé.
        Mais pour répondre à ta question: non, sinon je l’aurais vu sur des blogs de sciences que je suis. Même « Le Monde » (ou l’Immonde) aurait fait un papier dessus !
        Il faudrait chercher la source de l’info en espérant quelle soit en version anglaise (le chinois reste du … chinois à mes yeux). Quand ils disent à l’air, je doute, sans doute un problème de traduction ou de compréhension. A l’azote liquide c’est plus probable… 😀

        • De ce qu’ils disent la source c’est eux: « Chinese Academy of Sciences ». Mais ces branlos de journalistes ne donnent aucun lien…. Janes va les embaucher ceux-là….

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