Quel est cet étrange appareil de Y-20 ?

Yanliang, un quartier situé à 50 km au Nord-Est de la ville de Xi’an – une ville vieille de 3 100 ans qui a été longtemps la capitale des empires chinois – héberge les plus importantes installations des essais en vol du secteur aéronautique en Chine. Mais comme tous les pôles aéronautiques du monde, Yanliang souffre quotidiennement des embouteillages, un peu comme les quartiers Saint Martin du Touch et Blagnac à Toulouse où se trouvent les complexes d’Airbus. Au petit matin du mardi 13 Décembre, les chauffeurs n’ont bizarrement pas klaxonné comme d’habitude à l’un des boulevards les plus passants du quartier, et pour cause, un avion de 100 tonnes leur a barré la route. Et plus précisément, un avion de transport militaire Y-20 un peu particulier.

On peut avoir un aperçu de cet événement grâce à quelques photos et vidéos d’amateur qui ont fait rapidement le tour de l’internet en Chine –

De toute évidence, on a ici un Y-20 fraîchement sorti de la chaîne d’assemblage final de XAC (Xi’an Aircraft Industrial Corporation) qui se situe juste à côté (à droite des photos). La pointe d’avant, les pylônes, les trains et l’arrière de l’avion sont protégés par des bâches de protection bleues, qui laissent penser que le radôme, les portes arrières de la soute , et le carénage du train et de l’emplanture sont absents.

On remarquera aussi que les becs de bord d’attaque, les volets, les spoilers et les rails de glissement de la voilure, ainsi qu’une partie de carénage en haut de l’empennage en T, n’ont pas été installés non plus.

La première question se pose alors pour savoir ce que fait un Y-20, pratiquement nu, sur un boulevard principal de Yanliang.

Selon les internautes locaux, l’avion serait descendu du boulevard, pour rejoindre une autre installation du groupe AVIC qui appartient à l’Institut de résistance aéronautique, où les essais statiques et de fatigue des nouveaux programmes ont lieu.

Voici l’endroit où le Y-20 en question a été photographié, et l’endroit où il doit aller. Le chemin emprunté peut être tout autre mais cela pourrait le plus probable en prenant en compte la largeur de la route et les obstacles.

Sachant que les deux premiers Y-20 ont déjà été admis au service actif début Juillet – ce qui revient à dire que les essais statiques sont, normalement, terminés – une autre question fait surface pour savoir pourquoi le XAC envoie un autre appareil aller subir une nouvelle série d’essais au sol, dans un institut spécialisé.

Et en absence des déclarations officielles, pour le moment, les avis sont partagés entre trois hypothèses.

 

Hypothèse 1 : Essais statiques d’un nouveau Y-20 qui sera équipé des moteurs chinois WS-20

Ceux qui soutiennent cette hypothèse se basent sur les pylônes de ce Y-20 qui sont, du premier regard, très différents de ceux dédiés aux moteurs russes D-30KP-2. Et effectivement, si nous comparons visuellement ces deux types de pylônes, il semble bien d’y avoir une différence notable.

La comparaison des pylônes de Y-20

Et on sait que le WS-20 est déjà en vol depuis 4 ans – le premier vol sur le banc d’essai volant transformé à partir d’un IL-76 – le Xi’an aero-engine corporation étudie également depuis 2014 la mise en place d’une chaîne de fabrication de type pulse-line pour l’assemblage du moteur chinois.

Le testbed IL-76 sur lequel un WS-20 est en essai en vol depuis Novembre 2012.

Or, pourquoi un changement de motorisation impliquerait une nouvelle série des essais structuraux de l’avion ?

Qui plus est, la forme des pylônes de l’appareil en question semble correspondre à celle des pylônes d’aujourd’hui, mais sans le carénage aérodynamique du dessus.

Le pylône de Y-20 pour le moteur D-30KP-2

 

Hypothèse 2 : Essais statiques d’une nouvelle variante de Y-20 « sans soute »

On sait depuis le début du programme que l’AVIC a l’intention d’utiliser le Y-20 comme plateforme spécifique, pour créer une version ravitailleur et une plateforme AWACS par exemple.

L’arrière du Y-20 en question

Des observateurs qui avancent cette hypothèse selon laquelle il s’agirait d’une nouvelle variante de Y-20 mettent en avant le fait que l’arrière de l’appareil semble être différent.

Ils affirment donc que l’arrière de ce Y-20 n’a plus de portes à soute et de rampe, et la soute serait totalement hermétique et pressurisée.

Cette hypothèse est plausible dans la mesure où TANG Chang Hong (唐长红), ingénieur en chef du programme Y-20, avait confirmé un peu plus tôt dans l’année que les variantes de Y-20 sont effectivement en cours de développement.

Mais, si ce Y-20 est réellement une version spécifique, avec la partie arrière entièrement fermée, pourquoi il y a besoin de mettre une bâche pour protéger là où il y avait les portes de soute ?

 

Hypothèse 3 : Tests de fatigue du programme

Selon certains internautes qui prétendent travailler dans le groupe AVIC, le Y-20 qu’on voit à Yanliang serait immatriculé 03 et il s’agirait d’un appareil destiné aux essais de fatigue à avion complet.

Essais de fatigue de J-10

Il subira alors des efforts créés artificiellement pour simuler le vieillissement après plusieurs dizaines de millier de cycle de vol, correspondant à la durée de vie de l’appareil en service.

Dans l’aviation civile, les essais de fatigue font parties des pré-requis de la certification de type de l’avion. La régulation FAR25 de la FAA (Federal Aviation Administration), par exemple, exige que les appareils de transport doivent mener des essais de fatigue à échelle complète, et ne doivent pas avoir la présence des dégâts de fatigue généralisés (WFD, Widespread Fatigue Damage) avant la LOV (Limit of Validity).

Si nous prenons l’exemple du programme A380, les tests de fatigue sur la cellule dédié, appelé A380 EF, ont commencé au début 2005, quelques mois avant le premier vol du MSN1 (le premier appareil). Les essais ont duré 26 mois.

Il est donc assez étonnant que, pour le programme Y-20 qui est déjà admis au service actif au sein de l’armée de l’air chinoise, dont le premier vol remonte au Janvier 2013, et l’appareil destiné aux essais de fatigue existerait depuis 2013, les tests ne commencent finalement que maintenant.

 

La production en série de Y-20 continue

Indépendamment de ce mystère (temporaire) de l’étrange appareil de Y-20, les publications institutionnelles récentes montrent que la production en série, de ce plus grand avion de transport militaire jamais construit en Chine, est en bonne marche.

Une délégation du Conseil des affaires de l’État s’est rendue visite au XAC le 22 Novembre, une photo publiée montre cette dernière devant un nouveau Y-20 sortant récemment de l’usine. Et le journal du groupe AVIC, CANNews, a également publié plusieurs photos sur les Y-20 en assemblage.

On estime aujourd’hui une cadence initiale de production comprise entre 6 et 9 appareils par an (voir l’estimation fait dans notre dossier  » La Chine achète 224 moteurs D-30KP-2 supplémentaire « ). Un total de 40 avions de transport Y-20 pourrait être livré à l’armée de l’air chinoise d’ici 2020.

Un Y-20 en vol au dernier Salon de Zhuhai

Pour finir, si vous avez des idées sur le rôle du Y-20 présent dans les rues de Yanliang, n’hésitez pas à laisser un commentaire en bas. Nous continuons bien entendu à surveiller les publications d’AVIC, notamment de l’Institut de résistance aéronautique, car un tel événement fera très probablement couler l’encre quelques parts, d’une manière ou d’une autre…

L’affaire à suivre.

Henri K.

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Et si la vision du monde est "biphasée" ? C'est ce que Henri a toujours cru, c'est également comme cela qu'il voit la Chine. Maladroit dans son écriture, souvent perdus dans ses pensées, pourtant ce responsable technique en aéronautique essaie chaque jour de partager avec vous les actualités sur l'Empire du Milieu, avec notamment les éléments à la source que vous ne verrez probablement jamais ailleurs en France.

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  • L’arrière est masqué car il cache d’hypothétiques emplacements pour le ravitaillement en vol?

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